Cycle

À l'œuvre. Être(s) au travail

Premier point, crucial : le cinéma est un art mais aussi un travail, et ce dernier s’inscrit, plus ou moins, en creux dans tous les films. Second point, central : si la fiction a longtemps – avec toutes les exceptions que suppose une telle généralisation – détourné le regard, le cinéma documentaire a formé avec l’univers du travail une alliance au long cours, dès les vues Lumière, même si le mouvement originel ne fut pas d'y entrer mais de s'en extraire – les versions multiples de Sortie d’usine (trois en 1895, une en 1897).

L’ampleur de la question oblige à renoncer à une approche géographique ou historique globale – vis-à- vis du cinéma ou du travail –, encore moins, évidemment, à une quelconque exhaustivité. Le désir est de proposer un parcours parmi tous ceux possibles, et que chacun puisse s’en emparer subjectivement pour créer le sien. Le point de vue est ici largement européen et occidental, il aurait évidemment pu être tout autre.

La volonté est en tous cas de raconter le travail non pas avec des discours préétablis mais à travers les films, car les formes du travail ont véritablement été un catalyseur de formes cinématographiques. À cet égard, Énthuziazm : Simfoniya Donbassa (Enthousiasme ou La symphonie du Donbass, 1930) de Dziga Vertov s’est rapidement imposé comme un centre de gravité pour le programme. Parce qu’il s’agit d’un chef d’œuvre mais aussi de la cristallisation du dialogue entre le travail et ce qui fonde désormais, à la charnière des années 1920 et 1930, le cinéma : la rencontre entre des images et des sons.

L’élan formel se prolonge en divers endroits du cycle, mais il convenait de s’ouvrir aussi aux formes de la désillusion, une tension inscrite dans la thématique « Symphonies, désenchantements ». Nouvel élan dans la partie du cycle consacrée au cinéma militant, alliance profuse des caméras et du monde du travail (« 1967-68- 78-… : le cinéma au travail »). Il y a aussi le désir d’explorer, dans une perspective moins directement historique, différentes échelles humaines et spatiales des labeurs (« Être(s), lieux, utopies »). La démarche documentaire est fondamentalement liée au fait de filmer ce qui est en train de disparaître, mais aussi ce qui apparaît ; « Pour mémoire, à présent » se fonde sur ce croisement en donnant le dernier mot à aujourd’hui.

Il est frappant de constater combien les questions les plus actuelles du travail sont de vieux problèmes, toujours réinventés, reformulés. Le travail remue, nous agitera toujours ; le cinéma documentaire est de nos jours comme hier le réceptacle privilégié de cet état de fait.


Arnaud Hée, programmateur du cycle À l'œuvre, Êtres(s) au travail