Analyse

La mode et la joaillerie

Durant les années 1920, la mode et la joaillerie connaissent des évolutions extraordinaires dans le contexte artistique particulier que connaît la France. Un vent de modernisme souffle au lendemain de la Première Guerre mondiale. Pour oublier les soucis, la société française vit des Années folles.

SOMMAIRE

La Mode :

Sissi
Worth : Robe de bal porté par Elisabeth d'Autriche. Franz Xaver Winterhalter, Wikimédia (domaine public)

Sous le Second Empire et sous la Troisième République, les  femmes étaient engoncées dans des robes très volumineuses alourdies par les crinolines, les corsets qui les empêchaient presque de respirer et de se mouvoir. En ce temps là, la Haute couture était dirigée par un maître incontesté de l'élégance féminine d'origine anglaise et installé à Paris : Charles-Frederick Worth. Même si Worth subit l'air du temps à savoir le raccourcissement de la longueur de la robe, il va pourtant connaître le déclin de sa maison de couture. Un homme libère les femmes du carcan : le couturier Paul Poiret. Celui-ci supprime le corset, allège et raccourcit les robes jusqu'à montrer légèrement les chevilles. Surnommé "Le magnifique", Poiret fluidifie les tissus, rend confortables les vêtements. C'est le premier à créer la jupe culotte, à transformer la ligne S (silhouette toute en courbe) en ligne I (silhouette toute droite). Il habille les femmes les plus hardies comme les comédiennes, (Arletty), les danseuses (Isadora Duncan), des meneuses de revues (Mistinguett), les bourgeoises. Ses créations s'inspirent d'exotisme comme les Mille et une nuits ou la Russie. C'est l'époque où la Russie connaît une terrible épreuve : la Révolution d'Octobre 1917. De nombreux Russes blancs s'expatrient à Paris, terre de liberté intellectuelle. D'autre part, Poiret organise des défilés à l'étranger. A Prague, sa mode séduit les élégantes tchèques.
 
Dessin de Iribe
Robe de Paul Poiret in La Gazette du Bon Ton, illustration de Iribe, 1912, Wikimédia (domaine public)


Dans les années 1920, soit au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paul Poiret subit une rivalité de plus en plus grande grâce à la présence de couturiers comme Madeleine Vionnet connue pour ses coupes en biais, Lucien Lelong, Robert Piquet. Toutefois Gabrielle Chanel reste une figure incontournable de la mode. Non seulement Chanel débarrasse la femme de toute entrave, mais elle privilégie une mode facile à vivre aussi bien en ville qu'à la campagne ou à la mer. Chanel chipe les idées dans la garde robe masculine pour les réinterpréter à l'usage des femmes : par exemple les vestes d'homme pour ses fameux tailleurs. Avant-gardiste, Chanel scandalise mais séduit les plus audacieuses. Ses robes du soir demeurent toujours somptueuses grâce à l'utilisation de la soie, du crêpe de Chine, etc. et des bijoux qu'elle crée. C'est au début des années 1920 que la mode raccourcit encore les jupes, robes et manteaux, devient plus sportive, libérée, émancipée avec l'utilisation de la maille, du tricot. Jean Patou, l'inventeur du sportswear utilise le jersey pour habiller Suzanne Lenglen, joueuse de tennis, lors de ses tournois.

 
vêtements de sport Chanel
Chanel : Tweeds de sport, Flickr, Allison Marchant (CC-BY-NC-SA 2.0)

Une autre révolution se fait dans la mode : la coiffure. Les femmes émancipées n'hésitent pas à couper court leur chevelure. Cette nouvelle coupe adoptée par les "garçonnes" s'appelle "à la Jeanne d'Arc", selon le coiffeur Antoine et à la "Louise Brooks" pour les cinéphiles, actrice américaine qui a joué le rôle de Loulou en 1929, film de Georg Wilhelm Pabst. Celles qui n'osent pas sacrifier leur longue chevelure se font des chignons très serrés et placés très bas sur la nuque donnant une impression de cheveux courts. Ce type de coiffure permet le port de turbans, des petits chapeaux cloches de Caroline Reboux ou Madeleine Panizon,… et pour une soirée chic une aigrette, bijou de tête léger et gracieux qui renouvelle le port du diadème (une broche en diamants surmontée de plumes d'oiseau de paradis). Une autre grande dame de la Haute couture : Jeanne Lanvin débute sa carrière comme modiste. Comme Poiret, elle diversifie ses activités en créant des parfums, dont le plus connu Arpège, afin de financer la haute couture dispendieuse

Les magazines, "La gazette du bon ton", "Vogue", "Chic parisien, beaux arts des modes", "L'Illustration des modes", les catalogues des grands magasins, le Printemps, les Galeries Lafayette, le Bon Marché, les illustrations de Iribe, Erté, Georges Lepape, les photographies de mode de George Hoyningen-Huene, Cecil Beaton, Man Ray, les frères Seeberger diffusent à grande échelle toute la haute couture, la joaillerie. Ces revues, ces illustrations, ces photographies révèlent l'idéal féminin et les tendances artistiques de l'époque.

Si la mode masculine ne connaît pas de gros bouleversements à cette époque, l'homme voit sa garde-robe évoluer par ses activités professionnelles, les loisirs, la conduite des belles mécaniques, la pratique du sport. Quelques magazines sortent pour lui en 1919 "Monsieur" et en 1925 "Adam". Paris et Londres se disputent pour obtenir les faveurs de la Haute couture (Worth, Redfern, Creed, couturiers installés à Paris) pour les femmes. En revanche, les hommes prennent l'Angleterre comme modèle d'élégance masculine
Les enfants s'habillent comme les parents. C'est pendant les années 20 que l'on différencie le sexe des nourrissons : bleu pour les garçons, rose pour les filles. Les manteaux, les culottes raccourcissent. Fondée par la société Valton, bonnetier depuis 1893, la marque de vêtements et sous-vêtements pour enfants (0-18 ans), Petit Bateau, naît en 1920.

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La Joaillerie :

En matière de joaillerie, le design des bijoux des années 1920 se divise en deux conceptions : Des joailliers qui ne renient pas le classicisme mais qui tentent de moderniser leurs bijoux. C'est le cas de Cartier qui imagine des boucles d'oreilles en émeraudes, onyx et diamants. Tandis que d'autres, plus avant-gardistes tels que Jean Fouquet, s'inspirent de l'industrie pour façonner un collier composé de métal chromé, or gris, et diamants ou Jean Dunand avec son bracelet articulé en cuivre doré, nickelé et laqué.
Malgré ces querelles entre Haute joaillerie et Avant-garde, il demeure un style bien commun à ces parures : une simplification du design propre à l'Art déco.
 
Boucles d'oreilles Cartier
Chanel : Tweeds de sport, Flickr, Allison Marchant (CC-BY-NC-SA 2.0)

Joailliers réputés de l'époque des années 1920, Cartier, Van Cleef & Arpels, Jean Desprès, Chaumet, Jean Fouquet… conçoivent des bijoux somptueux pour orner les toilettes des femmes : sautoirs, colliers, bracelets, bagues, clips. Les bijoux se singularisent par leurs formes géométriques, épurées, architecturées, s'inspirent du cubisme, du futurisme, du naturalisme inspiré du 18e siècle…. Ces bijoutiers s'enhardissent en opposant les matériaux dans leurs créations : des pierres transparentes ou colorées avec laques, émaux. L'or et le platine côtoient le cristal de roche, les perles et les émeraudes pour des sautoirs. Les bijoux de fantaisies font leur apparition. A la place des pierres précieuses, il est possible de de composer des bijoux à partir des pierres sans valeur telles que l'onyx, ou le quartz fumé. Le bois, le fil de laiton, le cuir se marient parfois avec l'or et l'argent. Ces innovations sont reprises et commercialisées à grande échelle. Chanel adore mélanger le vrai et le toc. Elle affirme que porter du toc c'est s'affirmer. Les artistes dont Picasso, Ernst, Man Ray, Braque s'essaient à la création de bijoux. Le surréalisme ne se trouve pas loin du design des bijoux. Schiaparelli en est un exemple pour marier la joaillerie et la mode.
La femme se pare de bijoux, l'homme en possède aussi sous forme de boutons de manchettes, des pinces à cravates, etc. Pour les soirées mondaines, les bijoutiers imaginent de luxueux accessoires : des sacs à mains en soie ou velours parfois brodés et dotés de magnifiques fermoirs, des minaudières (petits sacs en or souvent décorés de pierres précieuses) où les femmes élégantes peuvent glisser leur nécessaire de maquillage. Les hommes peuvent sortir de leur smoking des étuis à cigarettes en or ou en argent incrustés d'émaux, de laque ou de cuir, des briquets, des porte-cigarettes.

horloge Cartier
Pendule Cartier art déco, Flickr, photo de Clive Kandel, 2012 (CC-BY-SA 2.0)

L'Egypte (découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922), l'Afrique noire, l'Extrême-Orient, l'Inde sont des sources d'inspiration pour les joailliers.
Grâce aux moyens de locomotions de plus en plus faciles d'utilisation, ces bijoutiers voyagent de plus en plus loin et ramènent des pierres précieuses et des idées des pays qu'ils visitent. Lalique, Daum, maîtres verriers, collaborent avec les joailliers pour l'utilisation du verre ou du cristal dans la parure et l'horlogerie.





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La Vie artistique :

En 1913, "Le sacre du printemps", ballet russe sur une musique d'Igor Stravinsky dansé par Nijinski avec une chorégraphie de Diaghilev se produit au Théâtre des Champs Elysées, bâtiment d'Auguste Perret du plus pur style Art déco avec les peintures de Maurice Denis et les sculptures d'Antoine Bourdelle et la coupole de René Lalique. En 1917, "Parade", se produit au Châtelet sur un poème de Jean Cocteau avec une musique d'Erik Satie, les décors de Picasso et les costumes de Chanel. Ces deux ballets scandalisent prodigieusement la haute société bien pensante et intellectuelle. Mais en 1922, un autre événement bouleverse davantage la société, parce qu'il touche toutes les couches sociales, avec la parution du roman "La garçonne" de Victor Margueritte. Les scandales artistiques de cette époque rappellent celui mémorable du XIXe siècle : la fameuse bataille d'Hernani de Victor Hugo

Joséphine Baker dansant le charleston
Joséphine Baker dansant le charleston aux Folies Bergères en 1926, Wikimédia (domaine public)

Pendant longtemps, Paris joue le rôle d'aimant intellectuel. Le monde entier dirige son regard vers la capitale française. De nombreux américains viennent à Paris, y emmènent le jazz et le charleston dans leurs bagages. Francis Scott Fitzgerald intitule une de ses nouvelles : "Un diamant gros comme le Ritz" en 1925, et Ernest Hemingway écrit "Paris est une fête" dont l'histoire se déroule en 1925. La danse, la musique, le théâtre, la revue Nègre, la littérature et la peinture bouleversent la mise en scène, la mode, le costume, la joaillerie et par extension révolutionnent l'univers des arts décoratifs.

Pour mieux appréhender l'univers de l'Art déco, il est possible de voir le film "Gatsby le Magnifique" avec Robert Redford ou Leonardo DiCaprio (au choix), d'après le roman éponyme de Francis Scott Fitzgerald, mais il est préférable de visionner les films réalisés durant les années 1920. Marcel l'Herbier demeure un cinéaste de référence sur ce thème avec "L'inhumaine", "Feu Mathias Pascal" et "L'Argent". Ces films sont considérés comme des chefs-d'oeuvre de l'avant-garde française parmi toute la production cinématographique.

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Bibliographie sélective sur la mode et la joaillerie :


 

mode 1920
La mode des années 1920 en images
/ Charlotte Fiell & Emmanuelle Dirix. Taschen, 2011
Présentation de plus de 600 illustrations de mode des années folles recueillies dans les revues, les magazines et catalogues de mode de l'époque, pour la plupart français
A la Bpi, niveau 3, 743.98 FIE

 





année folle
Les années folles (1919-1929)
: exposition, Paris, Musée Galliera, 20 oct. 2007-29 févr. 2008, Sophie Grossiord, Mie Asakura, Mireille Beaulieu et al. Paris, Paris-Musées, 2007
Présentation de l'irruption de la modernité dans la mode pendant les années folles en France et des recherches en matière de styles, de matériaux et de silhouettes, menées par des maisons de couture comme Worth, Lanvin, Poiret, Patou, etc
A la Bpi, niveau 3, 743.98 ANN

 




bijoux 1920
Bijoux Art déco
/ Sylvie Raulet. Editions du Regards, 1984
Un large panorama visuel de la création des plus grands joailliers des années 25 considérées comme la période de référence
A la Bpi, niveau 3, 745.34 RAU

 









bijoux années folles
Bijoux Art déco et avant-garde
: exposition, Paris, Musée des arts décoratifs, 19 mars-31 mai 2009 / sous la direction de Laurence Mouillefarine et d'Evelyne Possémé. Paris, Norma, 2009
Consacrée à l'un des aspects de l'activité artistique de l'entre-deux-guerres, cette exposition montre comment les bijoutiers et les orfèvres ont travaillé avec les peintres et les sculpteurs : formes simples et géométriques, esthétique inspirée de la machine et de la vitesse. Avec des pièces d'une vingtaine de ces créateurs, dont Jean Després, Suzanne Belperron, René Boivin, Jean Dunant, etc.
A la Bpi, niveau 3, 745.34 BIJ



Les ouvrages sur les couturiers et les joailliers français sont classés au niveau 3 de la Bpi à la cote 743.9(44) suivi des trois lettres du couturiers et à la cote 745.34 suivi des trois lettres du joailliers. 

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