Analyse

L'industrie, les boutiques et grands magasins

La Belle Epoque s'évanouit dans un grand nuage de fumée soufflé par la Première guerre mondiale. Au lendemain de la victoire que connaît la France, la société française voit les domaines industriels et commerciaux se modifier sensiblement. Mais quel est son impact durant les années 20 ?

 

Au lendemain de la Première guerre mondiale, la France voit son économie s'accroitre en même temps que la société change.
Le succès de l'économie provient en grande partie de l'industrie qui permet une production plus grande et en série. En 1923, un sport automobile naît et connaît toujours le même succès aujourd'hui : les 24 Heures du Mans. En 1924, la France organise les Jeux olympiques d'été à Paris et d'hiver à Chamonix.


 

SOMMAIRE

 
 
 

L'industrie 

La mécanique ;

 
affiche de voiture
Affiche publicitaire pour De Dion-Bouton,  Louis Lessieux, 1913, Wikimédia (domaine public)

L'automobile, le train, la navigation, l'aviation vont de plus en plus vite.
L'industrie mécanique innove le design de ces moyens de transports tout en améliorant leurs technologies. Les constructeurs automobiles, Renault, Citroën, Panhard-Levasseur, Rolls-Royce peaufinent la décoration intérieure de leurs voitures : beaux matériaux en bois, en cuir. Généralement les bouchons de radiateurs des voitures sont en métal. Mais pour obtenir une originalité, Citroën demande à Lalique de lui créer des bouchons de radiateur en verre blanc moulé-pressé pour orner les calandres de ses 5 CV.  Ce sont de véritables sculptures qui mettent ces mécaniques au rang d'oeuvres d'art. Ces bouchons de radiateurs représentent des chevaux , des têtes d'aigles, des libellules, des chiens, des allégories de vitesse ou de victoire. Habituellement de couleur unie ou bicolore, leur carrosserie  s'amuse parfois à imiter les motifs géométriques d'une robe ou d'un manteau porté par une élégante conductrice.
 
Wagon Orient Express
Wagon de l'Orient Express, Wikimédia, Murdockcrc, 2010 (CC-BY-SA 3.0)
Dans la même veine que l'automobile, les compagnies ferroviaires (Pullman-Orient express) et maritimes  (les paquebots (le Deauville ou le Normandie) suggèrent à des décorateurs-ensembliers d'aménager leurs cabines, leurs salons et restaurants. Le confort de ces trains et paquebots est tel que ce sont de véritables palaces ambulants. Les voyages aux longs cours, la traversée des divers pays et les ambiances feutrées de ces moyens de transports invitent au rêve et à l'imagination des écrivains. En 1925 paraît un roman qui connaît un franc succès : "La madone des sleepings" de Maurice Dekobra".
Leurs décorations se révèlent comme un moyen subtil d'illustrer le bon goût et le luxe français à travers le monde lors de leurs lointains périples.
Durant les années 1920, l'aéronautique connaît un essor fulgurent. Au lendemain de la guerre 14-18, des compagnies aériennes sont créées. La plus connue, celle de Latécoère, fonde la Compagnie générale aéropostale. Cette compagnie transatlantique s'occupe du transport postal et aussi des passagers. Parmi ses pilotes les plus chevronnés et courageux, Antoine de Saint-Exupéry publie en 1926 le premier de ses romans, nourris de ses expériences d'aviateur : "Courrier du Sud". Comme pour l'automobile, l'aviation a sa part d'influence sur l'industrie textile et la mode pour la confection des vêtements amples, imperméabilisés, chauds (larges manteaux, casquettes, cagoules) et de protection pour les yeux, des lunettes portés par les aviateurs et les aviatrices.
 

La bagagerie :

Au vu de ce nouvel art de vivre, les voyages permettent à des malletiers (Vuitton ou Goyard) de rechercher de nouvelles formes, de nouveaux matériaux pour rendre les malles, les valises, les bagages plus légers, solides, imperméables et résistants aux conditions climatiques ou extrêmes des expéditions comme la croisière noire de Citroën (connue également sous le nom de "Expédition Citroën Centre Afrique" ou encore "2e mission Haardt Audouin-Dubreuil") faite du 28 octobre 1924 au 26 juin 1925. 
 

La métallurgie :

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la métallurgie est principalement destinée à un usage d'ordre industriel ou usuel comme l'urbanisme, les ponts et chaussées, les usines, les hôpitaux (chariots, armoires), les appartements (radiateurs). Mais depuis la construction de la Tour Eiffel - pour l’Exposition universelle de Paris de 1889 -, le fer, le laiton, l'aluminium, la fonte, etc. entrent dans le domaine des arts décoratifs. C'est à ce niveau que l'industrie métallurgique engendre le design industriel par le biais de la création de meubles et objets domestiques métalliques : la chaise à Tolix par Xavier Pauchard, chaudronnier artisan, qui conçoit un mobilier pratique pour les bistrots ou les paquebots pour leur caractère incombustible. De même pour le luminaire avec la lampe Gras réalisée par Bernard-Albin Gras, architecte, ingénieur et designer. Sortis des usines pour entrer dans les intérieurs, ces meubles et objets  possèdent un style : le style industriel. Eileen Gray prend l'audace d'utiliser le métal pour créer son mobilier ; Charlotte Perriand, qui dépose ses études sous forme de dessins à l'Exposition 1925, s'accapare aussi le métal pour l'introduire dans ses créations. Une manière de revoir la décoration intérieure plus moderne,  intemporelle qui correspond à une certaine philosophie sociale, populaire.
 

Rampe en fer forgé
Wagon de l'Orient Express, Wikimédia, Murdockcrc, 2010 (CC-BY-SA 3.0)

La ferronnerie d'art prend un nouvel aspect dans la période des années 1920. Au lieu d'être très ouvragée comme par le passé, elle se simplifie, devient plus rectiligne, géométrique. Les portes, les balcons, les terrasses, les escaliers, se dotent de grillages, gardes-du-corps, de rampes aux formes élégantes mais parfois sévères. Elle se retrouve aussi dans la création des luminaires
 

L'industrie textile :

Grâce à la mode qui évolue, à la pratique des sports de plus en plus assidue, l'industrie textile prend un essor certain. Bien qu'antérieure aux années 1920, les matières, le jersey, le tricot, la maille vont être produits à plus grande échelle pour créer des costumes, vêtements très confortables et innover les tissus dans la créations des maillots des sportifs. Tandis que le textile d'ameublement suit les procédés traditionnels et mécanique tout en privilégiant la "modernité" des motifs.
 

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Les boutiques et grands magasins :


Le commerce se traduit par la présence des boutiques et des grands magasins. Ces deux types de commerce opposent l'inabordable (luxe) et l'abordable (grande distribution).
La clientèle aisée se fournit principalement dans le quartier de la Place Vendôme (la couturière Madame Chéruit,  les joailliers (Van Cleef & Arpels), la Rue de la Paix (le couturier Worth, le joaillier Cartier), le Faubourg Saint-Honoré (la couturière Jeanne Lanvin, la designer Eileen Gray). Ces boutiques proposent des créations en série limitée.

Tandis que les grands magasins, le Printemps, les Galeries Lafayette, les grands magasins du Louvre,... exposent un vaste assortiment de marchandises dans des rayons spécialisés sur une grande surface allant de 2 500 à 92 000 m².  En 1912 René Guilleré, grand critique d'art et fondateur de la Société des Artistes décorateurs, convainc dès 1912 les grands magasins du Printemps de créer des ateliers artisanaux produisant des ensembles de meubles et d’objets d’art pour une plus grande diffusion : Primavera. Le Printemps sollicite la Manufacture de Sèvres des pièces en porcelaine pour son atelier d'art Primavera.

A l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, Paris construit un immense "magasin" : des boutiques et des grands magasins, il n'y a qu'un pont à traverser, le pont Alexandre III.  Sa surface s'étend entre l'Esplanade des Invalides jusqu'aux abords du Grand Palais et du Petit Palais. Même les quais de la Seine sont aménagés. Le couturier Paul Poiret y fait accoster trois péniches aux noms évocateurs d'élégance : Amours, Délices et Orgues. Il les aménage avec la collaboration du décorateur Ronsin. De nombreux pavillons français et étrangers s'érigent. Les grands magasins montent leur atelier d'art - Primavera pour le Printemps, Maîtrise pour les Galeries Lafayette, Pomone pour le Bon Marché.... Sur les bords du pont Alexandre III, se montent des boutiques : Revillon (fourrures), Jacques Heim et Sonia Delaunay (confection)...
 

Projet Expo 1925
Exposition 1925 : Boutique de céramiques Jean Luce, illustration : L. P. Sezille © RIBA Library Books and Periodicals Collection.

L'Exposition de 1925 donne le prétexte d'unir l'art et l'industrie. En réalité, les artistes et les industriels s'opposent. Les artistes souhaitent vivement marquer leur individualité par la signature de leurs créations pour valoriser le luxe. Ce que refusent les industriels qui privilégient l'anonymat par la création en série de leurs oeuvres. Pour combler cette discordance, la présence des grands magasins permet d'associer les artistes et les industriels à la production d'objets présentant une qualité artistique tout en reflétant des prédispositions modernes. Selon les tendances, les stands sont imaginés, aménagés et décorés ensemble par les divers corps de métiers : architectes, décorateurs-ensembliers, ébénistes, couturiers, joailliers, orfèvres, céramistes, verriers... 
 

Projet Expo 1925
Exposition 1925 : Jourdain : Projet pour une boutique, illustration : Francis Jourdain © RIBA Library Books and Periodicals Collection

Parmi les grands verriers, la cristallerie Baccarat demande à Georges Chevalier, designer, de concevoir l'intérieur et l'extérieur de son pavillon destiné aussi à abriter l'orfèvre Christofle. Pendant six mois, d'avril à octobre 1925, les créateurs y exposent leurs oeuvres. Des prix sont remis aux créateurs les plus inventifs et originaux. Parmi eux, Madeleine Panizon, modiste, reçoit le prix d'honneur pour un capuchon de voiture ou d'avion, Van Cleef & Arpels pour son "bracelet aux roses". Les visiteurs français et étrangers peuvent y déambuler dans ce très "grand magasin" pour admirer ou détester le goût des créateurs, leur ornementation ou leur dépouillement.  Comme dans un très grand magasin, l'Exposition 1925 met à la disposition des visiteurs français et étrangers une synthèse des courants qui s'opposent selon les goûts des artistes et créateurs dans un même lieu.
Les affichistes, Cassandre, Carlu, Loupot, vantent le nouvel art de vivre des années 1920.
En dépit des critiques visant les rivalités entre l'art et l'industrie, entre le refus de la tradition et la continuité de celle-ci, entre le luxe et le social, l'Exposition de 1925 connaît un succès retentissant et conquiert le monde par voie de presse.Comme l'écrit si bien Baudelaire : "Les parfums, les couleurs et les sons se répondent", les tendances contraires, les pour et contre ornement, les pour ou contre tradition ou nouveauté, etc. se correspondent et se complètent. Le mariage des arts décoratifs et de l'industrie modernes donnent naissance à un style nouveau qui allie modernité, audace tout en conservant l'excellence du savoir-faire français. Ce style s'appelle : L'Art déco.



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Complément de lecture :

Pour l'Exposition de 1925, René Guilleré, fondateur de la Société des Artistes décorateurs, rédige un rapport contenant une classification des corps de métiers destinés aux arts décoratifs et industriels modernes. Pour connaître cette classification, consulter l'ouvrage suivant en 12 volumes :

Encyclopédie des arts décoratifs

Encyclopédie des arts décoratifs et industriels modernes au XXème siècle / exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, Paris, 1925. Garland, 1977.
Le catalogue de l'exposition fournit toutes les informations sur l'Art déco. Il y avait 22 pavillons internationaux essayant de montrer diverses facettes des Arts décoratifs et industriels.
A la Bpi, niveau 3, 741-7 DEC

 

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