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Simon Hantaï : une vie dans les plis

Simon Hantaï. Le nom vous évoque peut-être l’image d’une peinture faite de plis et d’éclatements colorés, guère plus. C’est normal. Le peintre, né en 1922 et mort en 2008, considéré comme un artiste majeur pour sa génération, avait choisi à partir des années 1980 de ne plus exposer. Il n’était sorti de cette réserve qu’à de très rares exceptions. Sa rétrospective en 2013, au Centre Pompidou, a donc été un événement qui a permis, en déployant l’œuvre, de redécouvrir cet artiste trop rare.
Cette exposition, cela faisait longtemps que les directeurs successifs du Musée national d’art moderne (Mnam), Dominique Bozo d’abord, Alfred Pacquement ensuite, la souhaitaient. Dès le début, les liens tissés entre l’artiste et l’institution ont été très étroits. En 1976, avant même l’inauguration du Centre Pompidou, le musée, alors installé au Palais de Tokyo, avait organisé une importante exposition. Mais par la suite le peintre s’était volontairement coupé du monde de l’art et il résistait, il refusait l’idée d’une rétrospective. Comme si le temps n’était pas encore venu.
Pour la réaliser, Dominique Fourcade, Isabelle MonodFontaine et Alfred Pacquement, trois grands amateurs de l’œuvre d’Hantaï, se sont associés. « Personne au fond n’a jamais vu cette œuvre dans sa globalité » souligne Alfred Pacquement.

La tentation surréaliste

L’exposition suit un parcours chronologique et isole deux grandes périodes, à l’intérieur desquelles existe bien sûr une grande diversité. En 1949, Hantaï quitte la Hongrie tombée sous la tutelle soviétique et arrive à Paris. Il y rencontre André Breton et côtoie l’avant-garde surréaliste. Sa peinture s’inscrit alors dans cette veine. Hantaï peint des créatures fantastiques, des formes organiques. Il expérimente des techniques variées – collage, frottage, graffiti – et emploie des matériaux hétéroclites – os et arrêtes, journaux… La découverte du travail de Jackson Pollock l’entraîne vers d’autres expérimentations, sa peinture devient plus gestuelle, calligraphique avec des tableaux d’écriture.
Entre 1958 et 1959, Hantaï peint deux immenses toiles : Écriture rose et À Galla Placidia. Pendant près d’une année, il travaille le matin sur l’une, l’après-midi sur l’autre. Ces œuvres n’avaient jamais été réunies jusqu’à présent. « C’est d’ailleurs extrêmement tardivement qu’elles ont été révélées » souligne Alfred Pacquement. Il faut attendre respectivement 1976 et 1998 pour qu’Hantaï les dévoile.
Tel un scribe ou un copiste médiéval, Hantaï recouvre l’immense toile d’Écriture rose (3 m x 4 m) de textes bibliques et philosophiques (Saint Augustin, Hegel, Heidegger). Sur la surface apparaissent des signes : une étoile de David, une croix grecque et une tache, trace selon certains du geste de Luther lançant son encrier sur Satan. La toile de À Galla Placidia, immense elle aussi, est couverte de petites traces, de touches grattées répétitives, sorte de « all-over ». Sous celles-ci apparaît une immense croix. Avec leurs inscriptions mystiques, ces deux toiles représentent l’aboutissement de la première phase de l’œuvre. « Et puis ça bascule dans le pliage, dans ce travail à la fois de la surface et de la couleur qui est exceptionnel » annonce Alfred Pacquement.

« Le pliage comme méthode »

Le pliage, Hantaï l’avait déjà expérimenté dans certaines œuvres surréalistes du début des années 1950. Mais à partir de 1960 et jusqu’en 1982 commence « le pliage comme méthode » selon le titre d’une de ses expositions. Huit séries vont se succéder, correspondant à huit manières différentes de plier, Mariales, Catamurons, Panses, Meuns, Études, Aquarelles, Blancs, Tabulas. Pliage, froissage, nouage et dépliage remplacent les gestes traditionnels du peintre. Comprimée, la toile vierge ou déjà colorée devient un volume qu’Hantaï recouvre de peinture. Celle-ci ne se dépose que sur les surfaces accessibles, de façon aléatoire. Et il faut encore déplier pour que l’œuvre se dévoile avec ses éclats de couleurs et ses blancs en réserve. La méthode, neutre, répétitive, presque mécanique doit évacuer la subjectivité. Le hasard doit l’emporter sur l’intention.
Si toutes les séries sont présentées, l’exposition porte une attention particulière à deux d’entres elles : Mariales, la toute première et Meuns, d’après le nom du village où Hantaï s’est installé avec sa famille. Au fil de ces séries, au fil du temps, Hantaï explore les possibilités d’une mise à distance de la peinture traditionnelle. Les œuvres deviennent de plus en plus grandes, gigantesques même, à la mesure de l’ancien entrepôt transformé en Centre d’arts plastiques contemporains de Bordeaux (CAPC) où elles sont présentées en 1981.

Le silence et l’absence

photographie de Simon Hantaï au travail
Simon Hantaï découpant une des Tabulas, Meun, été 1995 © Photographie d'Antonio Semeraro
Hantaï est alors un peintre célébré. En 1982, il représente la France à la Biennale de Venise. « Et cette image de peintre officiel le perturbe incontestablement » explique Alfred Pacquement. « S’y ajoutent une réserve ou une inquiétude prémonitoire vis-à-vis de la façon dont le monde de l’art se transforme. La façon dont l’œuvre d’art est considérée par la société le dérange terriblement. » Il se replie alors littéralement dans son espace de travail. Il n’expose plus, il n’apparaît plus.
Dans sa retraite volontaire, Hantaï continue cependant de travailler. Mais sans doute pas de la manière attendue de la part d’un peintre. Il mène un travail intellectuel, de réflexion, nourri par des rencontres avec des philosophes, des théoriciens. Il est proche de Derrida, de Jean-Luc Nancy, il a des contacts avec Gilles Deleuze. Pour Alfred Pacquement, « il est absent et, en même temps, présent. C’est un homme de paradoxes. »
Pendant près d’un quart de siècle, jusqu’à sa mort en 2008, Hantaï va rester plus ou moins sur cette ligne. Exception notable : en 1995, il reprend les immenses peintures réalisées pour le CAPC – inexposables ailleurs – et décide d’en prélever des fragments. Avec des ciseaux – référence explicite à Matisse qui l’a beaucoup marqué – il revisite son travail antérieur. Geste à la fois de destruction et de reconstruction, Laissées est la dernière suite qu’il réalise, sans toucher à un pinceau.

Éclatement coloré

Pour autant, son travail relève bien de la peinture, comme l’explique Alfred Pacquement : « C’est l’un des rares artistes sur la scène française qui a assimilé l’œuvre de Pollock et qui a su, à partir de l’œuvre gestuelle de Pollock, penser autrement l’espace de la peinture. Hantaï a produit ces suites d’œuvres basées sur la technique du pliage mais il ne faut pas se contenter de dire que c’est du pliage, c’est de la peinture. Et une peinture qui émane d’un coloriste absolument exceptionnel. »
La peinture d’Hantaï, extrêmement présente dans les années 1970, a nourri et ébloui beaucoup d’artistes : Daniel Buren, ceux du groupe Support-Surface ou encore Pierre Buraglio. Mais naturellement, les artistes de la génération suivante n’ont pas eu accès à son œuvre. « Je ne sais pas comment de plus jeunes artistes vont la lire, ça m’intéresse énormément » confie Alfred Pacquement avant d’ajouter « c’est une œuvre méconnue, qui a besoin d’être remise en lumière pour qu’on en comprenne l’importance. Même ceux qui connaissent l’œuvre d’Hantaï seront surpris par certaines œuvres que nous allons exposer pour la première fois! »


Marie-Hélène Gatto et Catherine Geoffroy, Bpi 

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°11 
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