0   Commentaires
Analyse
Appartient au dossier :

Dans l’œil du taureau

Jean-Christophe Menu, auteur et éditeur de bande dessinée, a publié entre 2007 et 2012 trois volumes de La Vie secrète des jeunes de Riad Sattouf aux éditions de l’Association. Il a choisi une planche de L’Arabe du futur. Il nous en propose une lecture complice et éclairante.
C’est en narrateur hors pair que Riad Sattouf aborde la bande dessinée. Ses histoires sont servies par un style simple, épuré, résolument contemporain. Si celui-ci est reconnaissable dans toute son œuvre, le protocole de départ diffère : pour Les Pauvres Aventures de Jérémie, Riad Sattouf a utilisé le classique quatre bandes par page en couleurs ; pour Retour au Collège, le noir et blanc et des cases sans cadres. Pour L’Arabe du Futur, son grand œuvre, dont les seuls trois premiers volumes totalisent déjà 450 pages, Riad Sattouf a opté pour un long «ruban» se déployant, à part quelques rares exceptions, au rythme de trois bandes par page.
 
planche de L'Arabe du futur
L'Arabe du futur, tome 3 © Riad Sattouf
 

Des couleurs qui font sens

L’usage de la couleur est innovant : chaque chapitre dispose d’une deuxième couleur principale, changeant en fonction du pays où se trouve l’auteur-personnage. Ainsi le jaune pour la Libye ne concerne que le premier chapitre, puis alternent le rose pour la Syrie et le bleu clair pour la France. Cette alternance d’atmosphères (et de climats) permet d’insister sur le va-et-vient entre les deux cultures, radicalement différentes, qui imprègnent l’enfance du petit Riad. Et régulièrement, cette fausse bichromie subit l’apparition de détails en d’autres couleurs, des hiatus de rouge ou de vert qui toujours font sens, reprenant les couleurs de couvertures qui font citation du noir-rouge-vert du drapeau syrien, aussi bien que du drapeau libyen. Ainsi l’irruption du rouge signale des moments violents, qu’il s’agisse de cauchemars, de souvenirs douloureux ou de la longue séquence de la découverte du film Conan le Barbare à la télévision, entièrement rouge.
Dans la page 147 du tome 3, le jaillissement de la couleur rouge est aussi violent qu’explicite : « Voici ce que je vis », dit le cartouche de la case montrant un jet de sang exploser du zizi coupé du petit Riad qu’on vient de circoncire, sans anesthésie, dans l’appartement familial. Mais ce n’est pas la seule touche de « couleur signifiante » de cette page : en effet, le cadrage se rapprochant du taureau posé au-dessus de la télé révèle à l’enfant des yeux verts, rappelant les deux étoiles vertes du bandeau médian du drapeau de la Syrie.

Un étrange porte-bonheur

La figurine de ce taureau « en plastique noir porte-bonheur » apparaît en pointillé dans toute l’œuvre, et ce dès la page 12 du tome 1. Le poser sur le poste de télévision est la première chose que fait le père de Riad lorsque la famille emménage en Libye : « cela signifiait, pour mon père, qu’il était chez lui ». Plus loin dans le même tome (page 46), c’est de mauvaise grâce que le père confie le taureau en plastique à son fils : « fais attention à ne pas l’abîmer ». Sceptique, l’enfant regarde la figurine sans oser jouer avec. Le taureau apparaît sans cesse dans les trois tomes, notamment à chaque fois qu’il est fait usage de la télé. Par exemple, lorsque Riad et ses cousins regardent Conan le Barbare dont les cases rouges font écho au jaillissement de sang de notre page 147. Quant au taureau sur cette page, c’est la première fois qu’on le voit de si près, et qu’on lui voit ce regard vert inquiétant. Alors que Riad se fait littéralement mutiler, le taureau révèle soudain qu’il est peut-être habité, qu’il l’aurait toujours été insidieusement. On croyait regarder la télé mais on était observé par le taureau porte-bonheur devenu symbole du père et de son pays, et de ce qui est vécu comme une castration publique. Le couple hybride télé-taureau regarde maintenant le spectacle bien réel, subi par Riad, alors que Tarek, l’ami de la famille, se voile les yeux, et que le père, quelques cases plus tôt, s’est éclipsé, ne pouvant soutenir le spectacle. Il a laissé son « porte-bonheur » regarder à sa place, avec les yeux verts du drapeau syrien.

Jean-Christophe Menu
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°27

 
Captcha: