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Analyse

Alain Resnais, cinéaste artisan

Alain Resnais s’est éteint le 1er mars 2014 peu de temps après avoir reçu le prix Albert Bauer à la Berlinale, pour son dernier film Aimer, boire et chanter. Ce prix récompense "un film qui ouvre de nouvelles perspectives". Alain Resnais se définissait lui-même comme un "bricoleur du cinéma". Durant toute sa carrière, il n’a eu de cesse de se renouveler, de faire de chaque film un film différent, inattendu.
De Nuit et brouillard à Aimer, boire et chanter, le cinéma d’Alain Resnais plus cérébral, d’une extrême gravité au début, devient de plus en plus lumineux, léger avec les années.
Renais et ses acteurs
"Vous n'avez encore rien vu. Cannes 2012, Georges Biard [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons


Alain Resnais est né le 3 juin 1922 à Vannes, dans le Morbihan. Il se passionne très tôt pour toutes les formes d’art, la photographie, la musique, la littérature, le surréalisme, la bande dessinée. Il découvre le cinéma très jeune et réalise à 13 ans son premier essai Fantômas en 8 mm, avec des garçons et des filles de Vannes pour interprètes. Il a tôt le goût de raconter des histoires et  réalise son propre apprentissage de l’écriture du film et de la mise en scène.

Également passionné de théâtre, il veut devenir acteur et s'inscrit en 1941 au Cours Simon mais intègre, en 1943, la première promotion de l'IDHEC (future Fémis), en section montage. Préférant le travail sur le matériau film, en relation avec les avancées techniques du cinéma, il commence sa carrière comme collaborateur de films signés par d’autres. Il est l’opérateur ou le monteur de plusieurs courts métrages comme Le sommeil d’Albertine de Jean Leduc, des spots publicitaires de Rémo Forlani, Aux frontières de l’homme de Nicole Védrès, La Pointe courte d’Agnès Varda.

Les courts métrages documentaires

Célèbre pour ses films de fiction, Alain Resnais a réalisé au début de sa carrière un ensemble de courts métrages remarquables. Sa rencontre avec Chris Marker a marqué les débuts de son parcours artistique et intellectuel. Il renouvelle le genre documentaire par une écriture cinématographique très stylisée, très sobre, qui repose principalement sur le montage. Ses premiers films sont des oeuvres à part entière qui résonnent entre eux et avec l’ensemble de ses films de fiction. 
En 1947, ses premiers courts métrages, réalisés en 16 mm, en noir et blanc, portent sur des artistes comme Hans Hartung, Max Ernst ou Henri Goetz et proposent un regard sur l’art contemporain, de la peinture abstraite au surréalisme. 
Resnais fait officiellement ses débuts de documentariste avec trois films qui ont pour sujet Van Gogh, Gauguin et Picasso, trois artistes dont il souligne le destin tragique.

L'art et les artistes

Van Gogh, 1948, noir et blanc, 20’. Primé à la Biennale de Venise
"Cette expérience d’ordre dramatique et cinématographique n’a donc rien à voir avec la critique d’art, encore moins avec la biographie scientifique. Nous avons volontairement sacrifié l’exactitude historique au bénéfice du mythe de Van Gogh... Si nous avons choisi le noir et blanc de préférence à la couleur, ce ne fut pas seulement en raison de difficultés techniques. Nous espérions qu’ainsi apparaîtrait mieux l’architecture tragique de la peinture de Van Gogh." Alain Resnais, Ciné-Club, n°3, décembre 1948.

Gauguin, 1950, noir et blanc, 12’
Pour ce film, le choix du noir et blanc est dû à des contraintes économiques. Alain Resnais l'avait conçu en couleurs. Il le jugea trop peu expérimental.

Guernica, 1950, noir et blanc, 12’
Prix du meilleur film d’art au Festival de Punta del Este en 1952
Ce documentaire est réalisé à partir de peintures, dessins et sculptures de Picasso exécutés entre 1902 et 1949 et mis en scène autour du célèbre tableau Guernica. Le montage, la présence de la musique et le texte de Paul Eluard, déclamé par Maria Casarès lui donnent toute leur force. Il aborde les thèmes de la guerre, de l’horreur, que l’on retrouvera dans Nuit et Brouillard et dansHiroshima mon amour.

Sur Van Gogh et Guernica, lire en ligne un chapitre du livre Le court métrage français de 1945 à 1968, dirigé par Dominique Bluher et François Thomas,
Unité et fragmentation dans Van Gogh et Guernica d’Alain Resnais de Vincent Amiel

Contemporain de la Nouvelle Vague, il est plus proche d'un groupe "Rive gauche" engagé dont font partie Agnès Varda et Chris Marker avec qui il co-réalise Les Statues meurent aussi (Prix Jean Vigo 1954).
Couverture

Les Statues meurent aussi, 1950-1953, noir et blanc, 29’
Sollicité par la revue Présence africaine pour réaliser un film sur l’art africain Alain Resnais en confie le commentaire à Chris Marker. A partir de la question : "Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l’Homme alors que l'art grec ou égyptien se trouve au Louvre ? ". Le film défend l’art africain dans ce qu’il a de vivant, dénonce l’impérialisme culturel et l’exploitation commerciale de cet art. Exploration passionnée de l’art nègre et dénonciation virulente des méfaits du colonialisme, le film est interdit de diffusion jusqu’en 1964 par la censure qui juge son discours trop anticolonialiste.

Le choc Nuit et brouillard

En 1955, Resnais obtient à nouveau le Prix Jean-Vigo, pour Nuit et brouillard, le premier film documentaire français et l'un des plus marquants sur la déportation. Un voyage au bout de l'horreur où Resnais évoque les camps de concentration nazis par des images d'archives insoutenables avec, en contrepoint, un texte froid, digne et fort de Jean Cayrol. Un film sur la mémoire, une réflexion sur la barbarie humaine.
A visionner sur les postes informatiques de la bibliothèque et à l’Espace Films, niveau 3.


Dvd Nuit et brouillardNuit et brouillard, 1956, noir et blanc, 32’, texte de Jean Cayrol dit par Michel Bouquet
Ce film a été réalisé dix ans après la libération des camps de concentration nazis sur une commande du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Mêlant archives en noir et blanc et images en couleurs, Resnais utilise le montage pour suggérer l’horreur. Le commentaire est confié à Jean Cayrol, rescapé des camps. Le film connaît aussi la censure : il faudra masquer la photographie d’un policier français dans le camp de Pithiviers.
"Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs : une douceur terrifiante. On sort de là ravagé, confus et pas très content de soi", a écrit François Truffaut, alors critique aux Cahiers du cinéma.

Le journal Le Monde a consacré un article au film Nuit et brouillard.

Culture et politique

Resnais continue de réaliser des courts métrages documentaires. Tous les sujets l’inspirent et il sait plier tous les sujets à son inspiration. Trois années, trois films, les oeuvres s’enchaînent en 1956, 1957 et 1958 : Toute la mémoire du monde, film sur la Bibliothèque nationale ; Le Mystère de l’atelier quinze avec André Heinrich ; Le Chant du Styrène, film de commande des laboratoires Péchiney, scénarisé par l’auteur de Zazie dans le métro, Raymond Queneau.
 
 
Couverture
Toute la mémoire du monde,
 1956, noir et blanc, 22’, texte de Remo Forlani
Une découverte de la Bibliothèque nationale, haut lieu de la mémoire.
" Nous avons été sensibles à un certain climat, à une espèce de côté Louis Feuillade qui règne des caves au grenier de cet admirable bazar de la connaissance " Alain Resnais.

Ce film évoque l’histoire, le fonctionnement et la richesse des collections de la Bibliothèque nationale en suivant le trajet d’un livre depuis son arrivée au dépôt légal jusqu’à la salle de consultation. L’usage remarquable du travelling dans les espaces crée une atmosphère à la fois lyrique et obsessionnelle. Le caractère visionnaire des commentaires donne au film une dimension fantastique qui le démarque du documentaire classique.



Lire l'article de la revue 1895 sur la genèse du film :
« Toute la mémoire du monde, entre la commande et l’utopie », Alain Carou, 1895. n°52, 2007

Le Mystère de l’atelier quinze, 1957, noir et blanc, 18’, réalisé en collaboration avec André Heinrich , texte de Chris Marker et Remo Forlani
Documentaire sur les conditions de travail en usine. "J’en arrivais à une espèce de cauchemar où l’usine devenait une jungle, une planète ennemie, un théâtre de la cruauté."
Le Chant du styrène, 1959, noir et blanc, 14’, texte de Raymond Queneau, dit par Pierre Dux
Péchiney souhaitait faire réaliser un film d'entreprise destiné à mettre en valeur les techniques modernes de fabrication du polystyrène et des produits issus de ce matériau. Resnais suit le scénario imposé mais adapte le film sous une forme plus spectaculaire que didactique. Il fait appel à Raymond Queneau, qui écrit un texte en alexandrins resté célèbre pour ses effets comiques et son délicieux pastiche de l’oeuvre lamartinienne (O temps, suspens ton bol !).
Dans le cadre des cours de cinéma organisés par le Forum des images, la sociologue Gwenaële Rot retrace l'histoire du film Le Chant du styrène et les controverses qu'il a provoquées lors de sa diffusion. Extraits du film et analyse :durée, 56'.



Cours de cinéma : "Le Chant du styrène" d... par forumdesimages


En 1967, Resnais participe au film collectif et militant Loin du Vietnam qui réunit autour de Chris Marker, Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Joris Ivens, Claude Lelouch, William Klein…Ce groupe décide d’affirmer son soutien au peuple vietnamien en lutte contre les États-Unis pour provoquer une prise de conscience de l’opinion publique. Chacun réalise une partie comme autant de points de vue.
En solidarité avec le mouvement de Mai 1968, Resnais participe aux Ciné-tracts, films d’ "agitprop"coordonnés par Chris Marker et diffusés dans les assemblées étudiantes ou les usines en grève.
Si Resnais participe à ces films, c’est plus par souci "de l’état du monde" : les camps de concentration (Nuit et brouillard), la bombe atomique (Hiroshima mon amour), Mai 68... Il "n’était  pas un cinéaste politique, au sens strict ou banal du terme. Ce qui l’intéressait ou le préoccupait, c’était de prendre en compte les soubresauts du monde et surtout, d’en capter les vibrations imaginaires" in Blog de Serge Toubiana.
En 1992, Resnais, entre deux oeuvres de fiction, reviendra au documentaire avec Gershwin (52’), dans le cadre d’une commande de L’Encyclopédie audiovisuelle, série de portraits réalisés par de grands cinéastes, illustrant la vie et l'oeuvre de personnalités écrivains, artistes, politiciens, philosophes qui ont changé le monde. S’appuyant sur la fresque de Guy Pellaert, le film retrace la vie du compositeur américain George Gershwin qui donna à la comédie musicale ses lettres de noblesse. Les images de sa vie, les photos, les enregistrements, les témoignages surgissent de la toile comme d’une bande dessinée.


Le cinéma de fiction

Au tournant des années 1950, Alain Resnais réalise ses trois premiers longs métrages de fiction, Hiroshima mon amour (1959) qui évoque les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale à travers une histoire d’amour, L'Année dernière à Marienbad (Lion d'Or à Venise en 1961), puis Muriel (1964) qui aborde la question de la torture pendant la Guerre d’Algérie.

En 1966, il réalise La Guerre est finie (Prix Louis-Delluc), film très engagé où Yves Montand joue un militant anti-franquiste. 

En dépit de son image de cinéaste intellectuel, Alain Resnais est un passionné de culture populaire. La bande dessinée, art qu’il considère comme fondamental et qu’il utilise dans ses films ; les affiches (I want to go home, 1989) ; la science-fiction, avec Je t’aime, je t’aime (1968), sur un scénario de Jacques Sternberg, film très influencé par le court-métrage de son ami Chris Marker, La Jetée.
Son goût pour le spectacle lui fait revisiter le théâtre de boulevard avec Mélo (1986) ; la musique de variété lui fait créer son plus grand succès On connaît la chanson en 1997. Il réalise également une opérette Pas sur la bouche.

Rythmé par les interventions d'Henri Laborit, Mon Oncle d'Amérique (primé à Cannes en 1980) ne suit pas la construction narrative classique, mais explore les possibilités du montage en incluant de la fiction, des reportages, des images d’archives.

A partir des années 1980, Resnais s’entoure d’une troupe d’acteurs : Claude Rich, Delphine Seyrig, Gérard Depardieu, André Dussolier, Pierre Arditi et sa muse Sabine Azéma, dont il sollicite la créativité et auxquels il donne les premiers et seconds rôles, au point de faire interpréter par P. Arditi et S. Azéma les onze personnages de Smoking-No Smoking (1993).

Alain Resnais, qui n’est pas scénariste de ses films, s’entoure de grands écrivains comme Marguerite Duras ou Alain Robbe-Grillet, Jean Cayrol ou Jorge Semprun et récemment des auteurs plus populaires comme le couple Bacri-Jaoui ou Jean-Michel Ribes (Coeurs, 2006). Avec Les Herbes folles (2009), sa première adaptation de roman, Alain Resnais reçoit à Cannes un Prix exceptionnel pour l'ensemble de son oeuvre.
La carrière de l’élégant Alain Resnais s’achève sur une note de légèreté avec Aimer, boire et chanter, une fantaisie entre théâtre, cinéma et bande dessinée.

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