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Johan van der Keuken, par Denis Gheerbrant

Denis Gheerbrant est réalisateur de films documentaires. Il a cofondé en 1992 l’Association des cinéastes documentaristes (ADDOC). En 2001, il tourne une Lettre à Johan van der Keuken dans laquelle il adresse ses pensées au cinéaste récemment disparu. Il rappelle comment Johan van der Keuken agit sur le réel en le filmant, pour nous donner à réfléchir.
Pêcheurs à pied sur une plage
Hommes au travail sur la Waddenzee, zone cotière

J’ai découvert le cinéma de Johan van der Keuken avec La Jungle plate, en 1978. Je me souviens d’un choc, d’un éblouissement face à une nouvelle manière de filmer, d’agencer les images et de les malaxer dans la pâte musicale de Willem Breuker. C’était dans une petite salle, équipée d’un projecteur 16 mm posé sur une table. Une voix douce et ferme nous accompagnait, des images au contenu hétérogène s’enchaînaient par la grâce d’analogies formelles… Nous avancions dans la construction d’une pensée. Un espace s’ouvrait dans la pratique du cinéma direct. C’est cela d’abord que retient un jeune cinéaste : ce que permet un artiste par l’accomplissement d’une œuvre – un « c’est possible ».

Johan van der Keuken et moi-même nous sommes rencontrés deux fois lors du festival de Marseille. Malgré un respect et sans doute une curiosité réciproque, les circonstances ne nous ont pas permis une réelle discussion. Il a néanmoins écrit un bel article à propos de mon film La vie est immense et pleine de dangers, reproduit dans son livre, Aventures d’un regard.
À l’automne 2000, Simone Vannier, la présidente de Documentaire sur grand écran, avait proposé à une vingtaine de documentaristes, avec le concours du G.R.E.C. (Groupe de Recherches et d’Essais Cinématographiques), de réaliser une lettre filmée. En janvier 2001, j’ai croisé Simone Vannier quelques jours après l’annonce du décès de Johan van der Keuken et, spontanément, j’ai proposé de lui adresser ma lettre. J’ai pensé à la forme de la marche solitaire, une marche à la mémoire d’un disparu, inspirée par le regard et la pratique d’un cinéaste. J’avais relu les écrits de Johan van der Keuken. Tout en filmant je m’adressais à lui. Au montage, j’ai enrichi cette voix, off mais in-situ, de citations extraites de son livre.

Si je ne devais choisir qu’un film de Johan van der Keuken, ce serait La Jungle plate. J’ai parlé de la forme, mais il a un rapport au monde particulier, qui n’est ni celui du cinéaste engagé, ni un regard extérieur : il est au monde, c’est sa présence au monde qu’il filme. La séquence du couple de jeunes agriculteurs, par exemple, représente bien autre chose qu’une interview : l’engrenage sans fin dans lequel ils sont pris se révèle à leurs propres yeux en même temps qu’aux nôtres. Le productivisme n’est pas dénoncé, il est vécu.
Johan van der Keuken a quarante ans, il pose dans ce film, et plus globalement dans la trilogie qu’il forme avec Le Nouvel Âge glaciaire et La Forteresse blanche, « une manière de faire qui est une forme de pensée », pour paraphraser Jean-Louis Comolli. Manière de faire qu’il développera, enrichira, et avec laquelle il jouera tout au long de son travail.

Denis Gheerbrant
Article paru initialement dans le numéro 25 du magazine de ligne en ligne. 
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