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L’engagement documentaire en 2018

Dans le cadre du mois du film documentaire consacré à l’œuvre de Claudine Bories et Patrice Chagnard, la Bibliothèque publique d'information a organisé, en novembre 2017, une rencontre sur l'engagement. Autour des deux cinéastes, les documentaristes Alice Diop, Ioanis Nuguet, Sylvain George et Wang Bing ont partagé leurs réflexions et leurs pratiques. Balises se demande avec eux en quoi la réalisation documentaire est, aujourd’hui encore, une démarche politique.
Photo des intervenants
De gauche à droite : la traductrice de Wang Bing, Wang Bing, Claudine Bories, Patrice Chagnard, Catherine Bizern, Sylvain George, Alice Diop, Ioanis Nuguet.
© Jean-Claude Planchet
La notion de « documentaire engagé » a-t-elle encore un sens en 2018 ? Que signifie, pour les documentaristes, s’engager par rapport à ceux qu’ils filment, aux spectateurs, ou à la société ? Plusieurs intervenants rappellent d’abord que filmer est une démarche intime, qui engage chaque réalisateur de façon très personnelle. Claudine Bories explique qu'elle prend confiance en elle en construisant des relations avec ceux qu'elle filme, et non en créant un monde imaginaire comme un réalisateur de fiction.

Écouter Claudine Bories :


Pour Sylvain George, cette démarche qui consiste à se dévoiler soi-même en racontant la vie des autres permet de se forger sa propre identité, à l’encontre des injonctions de la société. Il explique :
« Le travail cinématographique déconstruit les représentations qu’une société donne de soi et des autres, pour permettre à quelque chose d’advenir, faire émerger des situations, des faits, des personnes, des formes de vie ».

Écouter Sylvain George :


Wang Bing situe l’intimité du documentaire dans le fait d’aller filmer systématiquement les personnages dans leur vie quotidienne. Selon lui, cette attention aux gestes quotidiens est ce qui rend concret un processus de pensée critique, et lui permet de rester toujours en mouvement.
 
L’engagement personnel d’Alice Diop et Ioanis Nuguet dans la forme documentaire vient plutôt de la volonté de donner à ceux qui en sont démunis les moyens de raconter ce qu’est leur vie.

Écouter Ioanis Nuguet :


Alice Diop affirme être « rentrée en cinéma comme d’autres sont rentrés en politique » en 2005, après la mort de deux adolescents poursuivis par la police, et le traitement médiatique qui en a été fait. À cette époque, il lui paraît nécessaire de proposer des alternatives aux récits dominants.

Écouter Alice Diop :

 
Processus de connaissance et de mise en récit du monde et des autres, les films documentaires doivent proposer des interprétations, tout en respectant les ambiguïtés du réel, « point de départ et point d’arrivée de tout film » selon Ioanis Nuguet. En adoptant cette subtile position critique, en évitant les prises de position simplistes, les formes documentaires deviennent politiques. Pour éviter le manichéisme, dit Alice Diop, « on a besoin d’une multitude de singularités, de regards. Je ne suis la porte-parole que de mon propre regard ». Patrice Chagnard, quant à lui, voit dans cette confrontation singulière avec le réel une expérience esthétique de l’énigme du monde.

Écouter Patrice Chagnard :


Cette expérience de pensée mise en images et en sons est fondée sur un contrat complexe passé entre le réalisateur et ceux qu’il filme. La relation entre filmeur et filmé est inégalitaire, puisque le premier décide unilatéralement d’aller à la rencontre de l’autre pour rendre public un récit de sa vie. Or, comme l’explique Ioanis Nuguet, le tournage du film peut modifier la vie des personnages :
« Le tournage a un impact. Il va influencer la suite. C’est une des puissances du cinéma documentaire. Cela génère du cinéma, mais aussi de la vie, des relations. On fait le choix de ce rapport-là. »
La démarche documentaire devient donc éthique lorsqu’elle tend à réduire la distance entre celui qui filme et ses personnages, pour proposer un film non pas sur les autres, mais avec eux.

Aller vers les autres signifie enfin s’engager envers les spectateurs à qui l’on propose un récit singulier. Comme l’affirme Claudine Bories : « je m’adresse à d’autres qu’à ceux que je filme ». Wang Bing, en guise de conclusion, rappelle que chaque cinéaste est en même temps son propre spectateur, quand il affirme :
« Quand je regarde un documentaire, j’aime découvrir cet inconnu. La vie des autres est pour moi un mystère. »
Dans un monde traversé par les idéologies nationalistes et guerrières, donner à voir la complexité du réel sans craindre l’altérité constitue, de fait, un engagement.
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