Interview

Oxana, une Femen en liberté

Photo du film
Je suis Femen, d'Alain Margot, Caravel Production
Le film Je suis Femen est un portrait intimiste et engagé d'Oxana Shachko, militante et artiste, et l'une des membres fondatrices des Femen.
Ce mouvement féministe, né en Ukraine en 2008, a pris une ampleur internationale et lutte pour le respect du corps des femmes et contre la corruption de la classe politique. Adolescente, la passion d'Oxana pour la peinture d'icônes la pousse à entrer au couvent, mais c'est finalement au sein des Femen qu'elle décide de mettre à contribution son talent, entre rage de créer et envie de changer le monde.
Depuis deux ans elle vit à Paris. Nous l’avons rencontrée et elle a accepté de répondre à quelques questions.

Le film Je suis Femen d'Alain Margot sera projeté le 3 avril au Centre Pompidou, dans le cadre du cycle Corps filmés.
Comment avez-vous décidé d’utiliser votre corps comme arme de lutte, comment vous est venue l’idée d’exposer ainsi votre corps ?

Comme vous savez, nous avons créé ce mouvement il y a sept ans en Ukraine, dans un pays où il n’existe aucun mouvement ni culture féministes, où c’est même une insulte de l’être. Notre mouvement était donc le début de quelque chose qui n’avait même pas de théorie, ni de fondement. Nous voulions choquer. Pourquoi nous utilisons le corps de la femme dans nos protestations ? Parce que nous avions compris que la naissance de la liberté de la femme et la liberté de la femme en général a toujours à voir avec le corps, avec la sexualité. D’autant plus qu'aujourd’hui dans notre société, au travers des publicités, des produits de consommation, le corps de la femme est utilisé comme un objet au service du patriarcat. On nous a toujours inculqué l’idée que la femme doit avoir honte de son corps, mais en même temps on exploite  à outrance notre corps et sa nudité. C’est pourquoi le corps est le symbole du combat pour la  liberté.
 

Alain Margot vous a suivie sur trois ans et vous a filmée au plus près de vos actions. Comment s’est passé ce tournage et comment avez-vous vécu le rapport à la caméra ?

Quand nous avons commencé ce mouvement, nous savions que nous allions être très exposées aux caméras et aux journalistes et nous acceptions cela, car plus nous étions filmées et montrées, plus nos actions avaient du poids. Nous avons fait l’objet de nombreux reportages, interviewées par des journalistes du monde entier, dont certains étaient parfois très critiques envers notre mouvement ; mais nous laissions faire car c’était important que l’on parle de nous.
Quand Alain Margot nous a proposé de faire un long métrage nous avons été surprises mais avons accepté. Ensuite, quand j’ai compris que je devenais le sujet principal du film, cela m’a intimidée. Même si je suis une des trois fondatrices de ce mouvement, que j’ai souvent été au premier plan par mon côté artiste et leader, cela me semblait difficile d’être filmée tout le temps. Puis, la confiance s’est installée et c’est devenu plus facile. Alain Margot est lui-même engagé, féministe, et nous a suivi partout, comprenant nos enjeux et soutenant nos actes. Il était à nos côtés et voulait montrer et expliquer au monde notre vie et notre mouvement.
 
Photo du film "Je suis femen", d'Alain Margot
Je suis Femen, d'Alain Margot, Caravel Production
 

Vous avez quitté l’Ukraine car c'était devenu trop dangereux pour vous d’y rester. Vous vivez à Paris depuis l’automne 2013 et vous avez demandé l’asile politique.

Après des événements extrêmes, nous avons dû quitter l’Ukraine et avons choisi de venir  en France. Nous avons d’abord été accueillies dans un lieu culturel « Le lavoir moderne ». Paris est un peu la  « capitale du féminisme » et la France la patrie des droits de l’homme, alors cela nous semblait logique et plus facile qu’ailleurs pour continuer nos actions.
Je fais actuellement toutes les démarches administratives pour avoir l’asile politique mais c’est incroyablement compliqué et laborieux. Et encore, je ne me plains pas car je suis jeune et responsable de ma seule personne.
 

Comment vous organisez-vous, comment choisissez-vous les actions à mener ?

En Ukraine, au début, nous étions très actives et surtout très réactives. Nous étions partout tout le temps. Puis nous avons commencé à créer une idéologie, une stratégie, à analyser un peu plus les choses, à théoriser autour d’un nouveau féminisme féminin. Nous ne voulions pas être ces féministes qui se comparent aux hommes, qui ne veulent pas avoir d’enfants, qui se coupent les cheveux. Nous voulions montrer que nous n’avions pas honte d’être des femmes et que nous sommes même fières de notre corps. Mais notre combat est vaste, nous sommes concernées par tous les problèmes de la société, de la politique, de la religion. Nous ne faisons pas de différence entre les problèmes féministes et les autres problèmes. C’est un tout. Nous luttons surtout contre le système patriarcal dans lequel nous combattons trois ennemis. Le plus important est l’industrie du sexe et de la mode, puis la religion et la dictature politique.
 

Des groupes de Femen se sont créés aux quatre coins du monde. Quelles relations avez-vous avec les Femen françaises ?

Nous sommes très heureuses et fières de voir que d'autres groupes de Femen se créent ailleurs qu’en Ukraine. Nous suivons leurs actions et sommes en lien, leur donnons des conseils, comparons et échangeons nos idées. En France nous vivons une expérience assez étrange. Nous pensions que ce serait simple et facile de lier des contacts avec d’autres féministes, mais en réalité nous n’avons pas les mêmes façons de voir le féminisme. Nous avons eu le sentiment d’être des ennemies. Pendant presque toute la première année ici, nous étions choquées par cette attitude mais nous ne voulions pas faire de scandale. Notre combat n’était pas de se battre contre d’autres féministes, c’est stupide.
Nous nous rendons compte que notre mouvement est tout jeune et n’a pas encore eu le temps de conquérir toutes les mentalités. Nous choquons encore et beaucoup n’acceptent pas notre nudité.
 
 
Oxana Shashko
Je suis Femen, d'Alain Margot, Caravel Production

Vous êtes artiste. Plus jeune, vous peigniez des icônes religieuses. Comment vivez-vous votre art aujourd’hui à Paris ?

Je peins à l’huile, mais je ne me sens pas très libre de peindre en ce moment. Le monde est trop violent autour de moi pour avoir envie de peindre. Bien sûr, mon style s'inspire de l’iconographie religieuse, mais quand je pense que nous sommes proches d’une 3ème guerre mondiale, je n’ai pas la gaîté de peindre en bleu, en rose. Je ne pourrais réaliser que des choses sombres.




 

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