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Analyse
Appartient au dossier :

Climat • L'écologie sonore

Le début des années 70 connaît l'émergence des grands thèmes écologiques, qui trouvent un écho chez un grand nombre de musiciens. Parmi eux, les membres du Weather Report ("bulletin météo"),  issus des diverses formations de Miles Davis, ou encore ceux de Earth ("Terre"), groupe de rock metal contemporain originaire de Seattle.

Mais "climatique", la musique l'est au fond depuis les poèmes symphoniques de la fin du 19e siècle (
La Moldau de Smetana ; La Mer de Debussy) et le début de la phonographie.

Plus qu'une tendance, la musique de notre époque semble ainsi porter comme emblèmes la Terre et l'avenir de son climat.

Ecomimétisme

Cet écomimétisme, selon l'expression des auteurs du dossier consacré par la revue Circuit : musiques contemporaines aux "empreintes écologiques", est donc bien plus qu'un effet de mode. L'ère de la machine qui enregistre, notamment les sons de la nature (des insectes aux pulsars), est aussi celle d'une prise de conscience : celle, angoissée, de l'irréversibilité des transformations que cette même nature connaît du fait de l'action humaine.

On en retrouve l'écho dans l'Océan sonore décrit par David Toop, et ses avatars : des productions emblématiques comme Koyaanisqatsi (dont la bande-son, signée Philip Glass, est pour beaucoup dans le succès du film), la musique ambient initiée par Brian Eno ("On Land") ou, plus récemment, Biophilia de Björk.
 
Pour expliquer la genèse de Biophilia, la chanteuse islandaise explique : "Je me suis fondée sur les connexions entre la musique, la nature et la science. Des algorithmes ont été imaginés pour transcrire visuellement les sons que propulsent les éclairs, les cristaux ou l'ADN. Tout ce qui, dans la nature, fonctionne par vagues."
Visuel Björk, Biophilia

Humaine nature


De manière symptomatique, dans ce discours comme dans les pratiques plus confidentielles qu'il popularise, la musique tend à s'effacer, ses repères (mélodie et harmonie, rythme, instruments, structures) se diluer : place aux vibrations, tantôt bucoliques (Annea Lockwood, Sound Map of Hudson River ; Bernard Fort) tectoniques voire cosmiques (Alvin Lucier, Sferics) ; tantôt industrielles et urbaines . Que des artistes engagés dans "l'écologie sonore" comme Peter Cusack et Chris Watson aient fait leurs premières armes dans l'improvisation libre ou la musique indus n'est d'ailleurs pas surprenant : les intéresse autant la "nature humaine" que l'humaine nature, c'est-à-dire (pour eux) la nature "à portée de micro". Loin d'être vierge, une nature altérée par l'humain.




 
Pochette Aaron Ximm Quiet American
Quiet American, Plumbing and Irrigation in South Asia (2003)

Au contraire des innombrables productions sonores new-age mettant en scène une nature de synthèse, que l'on peut se procurer dans les magasins ayant fait de la pseudo-conscience écologique leur fond de commerce, beaucoup des artistes-chercheurs en écologie sonore revendiquent une certaine subjectivité (celle de leur expérience), l'artifice dans le placement des micros, l'enregistrement, le montage et le mixage, et l'hybridité homme-nature - à l'instar de Thomas Tilly, envisageant "la forêt comme une ville", David Dunn (The Sound of Light in Trees) oAaron Ximm qui, sous le nom de Quiet Americanexamine l’acheminement de l’eau sous toutes ses formes, de l’irrigation des rizières du Vietnam au pompage de l’eau au Bangladesh (Plumbing and Irrigation of South Asia, 2003)


Artistes-chercheurs

Une certaine tradition philosophique (citons Bachelard, Raymond Ruyer, les romantiques allemands), n'a cessé de dénoncer le caractère mortifère de l'opposition entre imagination poétique et connaissance scientifique. C'est probablement cette opposition dont nous payons certaines des conséquences à travers les dérèglements climatiques.

Par sa jeunesse, la discipline de l'écologie sonore et du field recording échappe heureusement à la stérilité de ces oppositions. La poétique, ici, stimule l'imagination scientifique.
Pochette Tomas Tilly, Script geometry
Thomas Tilly, Script Geometry (2014)


Thomas Tilly, Script Geometry : "En mars 2013, je suis parti travailler sur les stations du CNRS aux Nouragues, en Amazonie Guyanaise. Établies au cœur d'une zone de forêt primaire, ces stations accueillent des programmes de recherche scientifiques internationaux relatifs à la forêt tropicale et sa biodiversité. Durant les 30 jours et trente nuits de mon séjour, j'ai écouté et capté l'environnement sonore de la zone en m'intéressant spécifiquement à la communication animale ; celle perceptible par l'oreille humaine, mais aussi celle inaudible, existant dans le spectre ultrasonique. Les travaux résultant sont une collection de compositions et de phonographies caractéristiques de la zone."



Subjectivités sonores

Cette subjectivité, certains vont jusqu'à la prêter à l'environnement, comme Lionel Marchetti. "Doter le ruisseau, la neige, le roc d'une ouïe..." Pensée enfantine, certes ; appétit de connaissance, surtout. Portrait d'un Glacier, réalisé dans le bassin glaciaire de Tré-la-Tête dans le Massif du Mont-Blanc, en restitue l'expérience.

Dans un environnement analogue, mais une perspective radicalement opposée, la subjectivité de l'expérience domine également Cho Oyu, de Geir Jenssen, alpiniste et artiste sonore plus connu sous le nom de Biosphere: là, c'est le corps qui témoigne de la raréfaction de l'oxygène à haute-altitude, à travers l'omniprésence du souffle.
Pchette Lionel Marchetti, Portrait d'un glacier
Lionel Marchetti, Portrait d'un glacier (1998)
Pochette Biosphere, Cirque
Biosphere, Cirque (2000)

C'est chouette les sons d'animaux, le vacarme de l'orage et l'absence de sonneries de portable.

moogly : 20/11/2015 16:36
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