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La diversité culturelle : un problème ou des solutions ?

La reconnaissance et la prise en compte de la diversité ethnoculturelle posent, en France, de nombreuses questions. Laurent Martin, historien spécialiste des politiques culturelles, y voit plutôt l’opportunité de reconstruire, par la culture, la cohésion sociale.
Pour le ministère de la Culture, la diversité culturelle a longtemps signifié, pour l’essentiel, la diversité des pratiques et des formes culturelles, des productions et des consommations de la culture. Le passage d’une conception élitiste et légitimiste de la culture au singulier à une conception démocratique et relativiste de la culture au pluriel – pour citer Michel de Certeau – a pris du temps et n’est toujours pas complètement assuré. La reconnaissance symbolique par les pouvoirs publics et les institutions culturelles de formes et de pratiques naguère qualifiées de sous-, infra- ou non-culturelles (rock, bande dessinée, mode, street art, etc.), quoique toujours contestée, est en bonne voie. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est la reconnaissance de la diversité ethnoculturelle de la population française et la promotion de ses minorités par le biais de la culture.

La diversité invisible

La France hérite d'un lourd passé colonial et d’une conception de la république comme régime centré sur les droits et devoirs du citoyen indépendamment de ses caractéristiques particulières. Ainsi que le souligne Angéline Escafré-Dublet, notre nation promeut « l'intégration culturelle sans la reconnaissance des cultures spécifiques, et la mise en place de politiques de la diversité sans la reconnaissance des groupes ». De là, découle une insuffisante prise en compte de la diversité ethnoculturelle par les politiques publiques de la culture et ce, à deux niveaux au moins : celui des publics et celui des professionnels. L'absence de données chiffrées sur la fréquentation des institutions culturelles par des personnes issues de l'immigration plus ou moins récente ou appartenant à telle ethnie ou culture, ou aux « minorités visibles » peut s'expliquer et même se justifier. Elle rend en tout cas objectivement plus difficile la mise en place de politiques qui cibleraient ces populations. De la même façon, le refus de procéder à des « statistiques ethniques » rend invisibles les phénomènes de discrimination à l’embauche parmi les professionnels de la culture, dénoncés par plusieurs collectifs et associations. Mais le problème est plus vaste que l’identité des personnes présentes dans les structures culturelles. Comme le dit le collectif Décoloniser les arts, créé en 2015, il faut « décoloniser les imaginaires, s’attaquer à la question des récits, des mémoires inexplorées ou si peu, à la pluralité des contenus et des formes, pas seulement à celle des visages. »

De nombreuses questions…

Vue de l'accueil du Centre Pomidou
Flickr (CC BY-NC-ND 2.0) Ricky Thakrar
Pourtant, les initiatives se multiplient dans les champs de la formation et de l'enseignement supérieur spécialisé pour promouvoir la diversité culturelle dans les actes – pensons notamment aux actions soutenues par la Fondation Culture et Diversité. Ces actions soulèvent des questions redoutables : les artistes qui bénéficient de tels dispositifs sont-ils retenus en raison de leurs qualités artistiques ou de leur qualité de représentants de minorités défavorisées que l'on veut favoriser ? Qu’est-ce qu’un artiste « non-blanc » pour reprendre l’expression employée par un certain nombre de voix militantes ?
Les institutions culturelles sont en première ligne de ce nouveau combat pour la démocratie culturelle, en particulier celles qui travaillent dans les zones où se concentrent les populations d’origine étrangère ou leurs descendants. La plupart des dispositifs existants ciblent un territoire et une population défavorisée selon des critères géographiques et sociaux, et non pas ethnoculturels, pour les raisons indiquées plus haut. C’est ainsi que le projet Démos (pour Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale), lancé en 2010 par la Philharmonie de Paris, a d’abord été destiné à des enfants issus de quartiers relevant de la « politique de la ville » ou de territoires ruraux éloignés des lieux de pratique. On peut également citer en exemple la ville de Lyon qui a mis au point une charte pour la coopération culturelle qui contraint les institutions subventionnées par la ville à consacrer une part de leurs moyens humains et financiers à des projets associant les organisations qui représentent les populations tenues habituellement en marge du développement culturel. Ces initiatives soulèvent, elles aussi, des questions : comment choisir les bons interlocuteurs, quel est leur degré de représentativité, quelles parts respectives faire aux cultures traditionnelles et aux formes plus novatrices, etc. ? Mais elles sont un début de réponse aux problèmes posés par la non-intégration des minorités.

Un début de réponse

Comme le souligne un très intéressant rapport de l’Union européenne sur le rôle des institutions culturelles dans la promotion de la diversité culturelle et du dialogue interculturel (2014), ce problème est multidimensionnel. Il concerne aussi bien la programmation des événements culturels que le recrutement des professionnels et la composition des équipes, l’élargissement des publics que la création d’espaces, physiques ou virtuels, permettant la rencontre interculturelle. Au-delà des objectifs proprement artistiques – qui ne doivent cependant pas être perdus de vue – il s’agit de faire de la culture un outil de cohésion sociale, de transformation de sociétés multiculturelles en sociétés interculturelles. Parmi les recommandations des experts européens figure en bonne place la nécessité de travailler avec et non pas seulement pour les populations concernées. À cette condition – et à quelques autres, que détaille le rapport à partir d’exemples de bonnes pratiques – on peut espérer rallier à la promesse démocratique d’une société plus ouverte, plus tolérante, plus inclusive, les populations qui aujourd’hui s’en détournent, qu’elles fassent partie du groupe majoritaire ou des groupes minoritaires.

Laurent Martin, professeur à la Sorbonne nouvelle, Paris 3

Article paru initialement dans de ligne en ligne n°22
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