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Analyse

Extension du domaine du partage

Quel est le point commun entre une rivière, un four à pain et un logiciel ? Réponse : tous peuvent être qualifiés de « biens communs » ou « communs » s’ils sont gérés collectivement par une communauté d’usagers qui détermine leur régime d’accès et de partage. La théorie des biens communs, longtemps ignorée des économistes, trouve actuellement un écho dans les préoccupations écologiques, les habitudes de partage des cultures digitales et le développement de l’économie de la connaissance. Elle rencontre également les réflexions de Michel Bauwens, fondateur de la P2P Foundation et ardent défenseur du peer to peer (P2P) ou pair à pair. Un concept fondé là aussi sur la relation, l’échange et le partage.
En informatique, le pair à pair désigne une architecture dans laquelle n’importe quel ordinateur peut communiquer avec un autre sans passer par un serveur central. Appliqué aux organisations sociales, le pair à pair est la possibilité pour des membres d’un réseau d’entrer en relation sans intermédiaire. C’est là le premier sens. Mais pour Michel Bauwens, le concept est plus précis. « C’est la possibilité pour ces personnes d’entrer en relation dans le but de créer une valeur en commun. Dans ce sens, c’est une relation bien particulière qui ne se situe ni dans une économie du don, ni dans une logique de marché, ni dans un rapport hiérarchique. C’est la contribution d’un individu à un “tout” qui profi te à tous ». On pense tout de suite à Wikipédia, mais Michel Bauwens cite un autre exemple. « Dans le couchsurfing, si vous êtes hébergé une nuit par un membre du réseau vous n’êtes pas tenu de lui rendre la pareille. Mais vous pouvez à votre tour, si vous le souhaitez, héberger un autre membre du réseau ». L’évolution du couchsurfing révèle cependant les risques de dérive. D’association à but non lucratif, elle est devenue en 2011 une société commerciale et elle s’est récemment arrogé le droit d’utiliser toutes les informations de ses membres : noms, adresses, localisations, messages, photos... Voilà qui montre que les « communs » sont fragiles et peuvent faire l’objet d’enclosures, c’est-à-dire de détournement au profit non plus de tous, mais de quelques-uns.
 
Portrait de Michel Bauwens
Michel Bauwens CC

Pour une licence de production

« Pour le moment », regrette Michel Bauwens, « les entreprises qui soutiennent le plus la logique de biens communs sont à but lucratif. Pensez à IBM et Linux ! C’est complètement paradoxal. Les producteurs de biens communs ne peuvent pas vivre de leur travail, sauf à le vendre à des entreprises privées ». C’est pour cela que Michel Bauwens milite pour l’usage d’une licence de production P2P créée par un activiste allemand Dmytri Kleiner. Encore théorique, elle repose sur une règle simple. L’utilisation d’un commun couvert par cette licence serait gratuite pour toutes les structures « orientées biens communs » (coopératives, associations, etc.) et payante pour les autres acteurs économiques. Le but est de générer des revenus pour la communauté de producteurs et de développer un réseau d’organismes non lucratifs ou d’entreprises relevant de l’Économie Sociale et Solidaire autour des communs. « Ainsi », explique-t-il, « des coopératives qui actuellement produisent uniquement pour leurs propres membres pourraient devenir “universelles” en créant des biens communs pour tous ». Pour Michel Bauwens, parler de cette licence permet de porter le débat sur la place publique et de proposer un modèle marchand, mais non capitaliste, autour des communs. « Ce qui est important, c’est de trouver des financements, des formes de revenus qui ne détruisent pas la fonction même du commun », affirme-t-il.

Des services publics en pair à pair ?

Le P2P peut également être mis en œuvre par les autorités publiques. Michel Bauwens salue par exemple le travail de Michel Briand, élu de Brest, qui a très tôt développé, dans sa ville, les usages citoyens du web et favorisé l’émergence des pratiques collaboratives. « Ici, l’État ne produit pas le service public, il ne le privatise pas non plus, mais rend possible la production autonome par la société civile. Cela ne veut pas dire l’abrogation de l’État social », insiste-t-il, « bien au contraire. Car sans infrastructures communes, la production autonome est très difficile et régressive ». Dans d’autres cas, il propose le concept de « partenariat public commun », il s’agit alors de développer des accords entre services publics et communautés d’utilisateurs. À Naples, par exemple sous la pression des habitants, l’eau est passée d’une gestion privée à une gestion publique participative (Acqua Bene Comune Napoli). La ville a désormais un maire adjoint à l’eau publique et... aux biens communs. Les projets émanant de citoyens soutenus par des institutions publiques et les services publics s’ouvrant à la participation des usagers participent du même mouvement. Le P2P est en marche, Michel Bauwens le croit.

Marie-Hélène Gatto et Silvère Mercier, Bpi
 
Article paru initialement dans le numéro 12 du magazine de ligne en ligne
 
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