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Interview
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Interview de Michel Bauwens de la P2P Foundation

Portrait photo de Michel Bauwens
"Offre une heure d’anglais contre cours de jardinage". Ce genre de proposition ne déroute plus personne.
C’est du P2P (Peer-to-Peer) ou Pair-à-Pair. Au-delà des échanges non marchands de fichiers entre individus, ils sont nombreux, comme Michel Bauwens, fondateur de la P2P Foundation, à y voir une alternative à l’économie traditionnelle.
A l’occasion de l’initiative Villes en Biens Communs  et de la conférence sur les Biens communs organisée à la Bpi le 14 otobre 2013, Michel Bauwens nous précise son approche du Pair-à-Pair.

Pouvez-vous nous présenter ce que vous entendez par le Peer-to-Peer, au-delà des échanges de fichiers entre individus ?

Le concept de « Pair-à-Pair » se réfère à deux idées distinctes mais liées. Premièrement, il fait référence à toute structure technologique ou sociale, où tout agent appartenant à un réseau peut potentiellement entrer en relation avec tout autre membre du réseau, sans devoir passer par un intermédiaire.
La seconde signification est plus précise et  se réfère à la possibilité qu’ont ces agents d’entrer en relation afin de créer une valeur en commun. Il s’agit donc d’une mise en commun par des efforts volontaires pouvant aboutir à la création d’un bien commun. Dans ce sens précis, le « Pair-à-Pair » relève d’une dynamique relationnelle particulière, qui n’est ni une économie du don (où une réciprocité est attendue), ni une relation de marché, ni une relation hiérarchique, mais une relation contributive d’un individu envers un tout. Les individus profitent tous du bien commun, mais sans attendre une réciprocité particulière d’autres individus. Par exemple, si vous utilisez le lit d’un membre du réseau couchsurfing, vous n’êtes pas redevable d’une nuitée à votre hôte, mais on vous invite seulement, si vous le voulez bien, à offrir des nuitées à d’autres membres du réseau.

Vous proposez l'usage d'une licence de production de « Pair-à-Pair » (Peer Production Licence). Comment cette licence peut-elle favoriser le développement des biens communs ? Avez-vous des exemples de projets qui utilisent cette licence ?

Malheureusement, cette licence reste encore théorique. Elle a été développée par un activiste allemand, Dmytri Kleiner. La règle qu’elle propose est simple : si vous utilisez le commun couvert par cette licence, cet emploi est gratuit à condition que vous soyez contributeur soit à ce commun en particulier, soit au bien commun en général. Elle exclue donc les entreprises à but lucratif qui ne contribuent pas au commun en particulier, et génère des revenus supplémentaires pour le commun et la communauté de producteurs qui lui est associée. Les entreprises à but lucratif sont ainsi obligées de financer pour utiliser ou enrichir des communs. L’objectif est de créer une chaîne de solidarité autour des communs, à partir d’entreprises sans but lucratif qui constituent le terreau d’une économie alternative en soutenant le développement des communs.
Pour le moment, les entreprises qui soutiennent le commun sont à but lucratif (IBM et Linux sont les premiers contributeurs du logiciel libre), ce qui renforce l’idée paradoxale que les producteurs des communs ne peuvent pas vivre de leur production, sauf à vendre leur travail à des entreprises privées ! C’est cette situation qu’il faut faire évoluer, en développant une convergence entre les acteurs de l’économie éthique (NDLR : l’Economie sociale et solidaire en France) et le mode de production open source. Ainsi, les entreprises à statut coopératif (SCOP ou SCIC) qui ont des avantages mais produisent uniquement pour leurs propres membres, pourraient devenir « universelles », en créant des biens communs pour tous, alors que les entreprises traditionnelles seraient obligées de financer leurs usages des communs. Pour le moment, l’utilisation de cette licence est donc plutôt symbolique et le fait d’en parler est pour moi une manière de porter ce débat sur la place publique. En Grande-Bretagne, par exemple, le débat a commencé à s’ouvrir autour du concept des Open Cooperatives, sous l’impulsion de Robin Murray. C’est le sujet d’un livre très important par Pat Conaty et Michael Lewis : The Resilience Imperative. Cooperative Transitions to a Steady-state Economy.

En quoi ce qui est créé en réseau constitue-t-il des biens communs ? S'il s’agit d'une alternative à l'opposition traditionnelle entre marchand et non-marchand, comment bâtir une économie marchande sur de tels biens ?

En suivant la définition que j’ai proposée, on peut très bien concevoir de pratiquer le P2P pour créer des plateformes centralisées permettant de pratiquer du financement collaboratif. (NDLR : par exemple la plateforme coopérative de financement de projet Kickstarter), et donc renforcer une logique marchande. Mais ça n’est pas du P2P au sens où l’entend la P2P Foundation. Pour le moment, l’économie du commun « réellement existant » est double. Au centre, il y a une ressource (qu’on appelle bien commun ou le commun) qui est disponible pour tous (s’il s’agit de biens immatériels non-rivaux -voir notre lexique- donc « abondants ») et une communauté de contributeurs, bénévoles ou employés par des entreprises. Le travail de production du commun peut donc être une fonction marchande.
De plus, les entreprises qui financent la production du commun, peuvent créer des services à valeur ajoutée autour de ces biens communs. IBM et Red Hat, par exemple, vivent de services s'articulant autour du logiciel libre Linux ou en lien direct avec celui-ci. On peut donc créer une production marchande mais non capitaliste autour des communs. Il est en effet essentiel de financer le matériel permettant de produire des communs mais aussi de financer le développement et le transfert des compétences des « travailleurs du commun ». Or, pour le moment, la grande majorité de la production de ressources communes immatérielles, du moins dans le logiciel et le design, est financée par des firmes marchandes. Si l’on veut changer la logique économique, il ne s’agit donc que d’un demi-progrès. L’important est de trouver des modes de financement de la production du commun. Il doit s’agir de formes de revenus qui ne détruisent pas la fonction même du commun, c’est-à-dire la création de ressources partageables, et, en particulier dans le monde digital, partageables par l’humanité entière. Il faut donc refuser des formes de monétisation et de revenu qui transforment la production du commun en production marchande. Idéalement le travail lui-même devrait sortir du marché. Je considère que le travail, les ressources naturelles et la monnaie, suivant Karl Polanyi dans son célèbre livre, Les Grandes Transformations, sont de fausses marchandises.

Pensez-vous que les modes de production en peer-to-peer soient applicables à la gestion des services publics et si oui comment ? Au fond, en quoi des « services publics participatifs » seraient-ils différents des expériences les plus abouties en terme de démocratie participative ? (Porto Alegre, par exemple)

C’est une une question très complexe. Moi-même, j’ai proposé le concept « d’Etat Partenaire ». Les autorités publiques deviennent ainsi des entités « facilitatrices », qui créent les infrastructures permettant un essor de la production des citoyens. La politique suivie à Brest par l’équipe de Michel Briand en est un très bon exemple. Dans ce cas, l’Etat ne produit pas le service public, ni ne le privatise, mais rend possible la production autonome par la société civile. J’insiste sur le fait que cela ne signifie pas l’abrogation de l’Etat providence (welfare state). Bien au contraire, car sans infrastructures communes, la production autonome devient très difficile et régresse comme le montre l’exemple du programme de la Big Society initié par les conservateurs britanniques... Il ne s’agit ni de privatiser, ni de mettre en compétition entreprises privées et associatives, mais d’élaborer un mode de production et de gouvernance direct par des producteurs-utilisateurs.
Un autre concept, celui de « partenariat public-commun », répond aux cas où une production et une gouvernance de la société civile ne sont pas appropriées. Il s’agit alors de développer des accords entre les services publics produits et gérés par des institutions étatiques et les communautés d’utilisateurs. A Naples, le projet Acqua Bene Comune et l’existence d’un Commissaire des Communs nommé au sein de la municipalité en sont une illustration.
Ces nouvelles pratiques ne sont pas à opposer à la démocratie participative que vous évoquez, mais il s’agit d’articuler des projets initiés à la base par des services publics existants tout autant que d’ouvrir ces services à la participation des utilisateurs. Par contre, il y a clairement une contradiction avec les partenariats public-privé, qui excluent la participation de la société civile et des utilisateurs.
Nous avons besoin d’un Etat fort, dans le sens d’un état facilitateur qui doit être extrêmement actif dans la construction d’une société autonome. J’imagine une société civique constituée de communs, soutenue par une économie éthique et un Etat partenaire.

En ce moment un projet de loi français propose une définition du champ de l’ESS (Economie sociale et solidaire) à travers le statut des structures qui la composent (associations, coopératives, mutuelles, fondations) mais  aussi, au-delà, à travers celles qui déclarent un objectif d'utilité sociale. Comment définiriez-vous précisément cette « utilité sociale » ?

Je connais mal les structures légales en France, mais ce qui est essentiel pour moi c’est effectivement la « production du commun », de ressources partageables. Il faut concevoir une polarité et un continuum entre les ressources non-rivales, produites pour un public universel, et les ressources rivales, soumises à des règles quant à leur utilisation. Mais ces règles devront être élaborées en fonction de critères comme la justice, l’équité, etc.
Une question plus délicate est : faut-il exclure certains domaines de la définition de l’utilité sociale ? Tous les communs ne sont pas nécessairement positifs. Certaines productions peuvent être considérées comme néfastes pour la santé des individus. Il faut certainement réguler certaines productions dangereuses comme, par exemple, la production de produits de synthèse biologiques...
 

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