«Sauf des mots peut-être», entretien avec Michael Lonsdale

De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

18 dossier :��Le cinéma de Duras «SAUF DES MOTS PEUT-ÊTRE» Michael Lonsdale a la vocation d’être acteur lorsque enfant, au Maroc, il découvre le cinéma. Mais c’est par le théâtre qu’il entre, en 1968, dans l’univers de Marguerite Duras, comme interprète de ������������������ anglaise. Quelques années plus tard, il incarne le Vice-consul d’India Song, film qui réinvente le cinéma en sublimant la voix des acteurs. Comment Marguerite Duras était-elle vue dans le milieu du cinéma? Il y a des gens qui l’aimaient beaucoup et d’autres qui ne pouvaient pas la supporter. Pour aller voir un film de Marguerite Duras, est-ce qu’il faut beaucoup de curiosité? Il faut aimer la littérature. Il y a des gens fanatiques de Marguerite, beaucoup ont été bouleversés par tout ce qu’elle faisait. Nous parlions souvent cinéma, elle était très critique. Il y a un seul film dont elle me parlait très souvent, La Nuit du chasseur avec Mitchum, oui, elle était folle de ça! Mais Charles Laughton n’a plus rien fait après ce chef-d’oeuvre parce que, pour les Américains, ce n’était pas du cinéma. Se sentait-elle reconnue comme cinéaste? Elle était contente parce que beaucoup de choses ont très bien marché. Surtout à partir d’India Song, qui est un film tout à fait à part de ce qu’on faisait d’habitude. Ce n’était plus du cinéma. Nous étions installés dans un hôtel particulier du 16ème arrondissement, qui donnait sur un jardin. C’est là qu’a été tournée la fameuse scène du bal, avec ce miroir qui l’a tellement fascinée. On répétait la scène où nous dansions, le Vice-consul et Anna Maria Guardi, et puis… «Moteur  !». Alors on s’est mis à dire le texte et l’ingénieur du son a arrêté tout de suite en disant «non, non, qu’est-ce que vous me faites, là? Je ne peux pas enregistrer une musique qui sort d’un haut-parleur» – «Ah bon?», a dit Marguerite, «alors qu’est-ce qu’il faut faire?» – «Ou ils parlent et il n’y a pas de musique, ou il y a de la musique et ils ne parlent pas». Elle a réfléchi trente secondes, et elle a dit «Eh bien, ils ne parleront pas». C’est comme ça qu’il y a eu toutes les voix off. Cela a été l’occasion pour elle d’écrire différemment. Ça s’est fait comme ça, d’une décision tout à fait imprévue! C’était drôle. Ce qui est tout à fait extraordinaire quand on voit ses films aujourd’hui, et quand on entend la façon dont vous parlez dans ses films, dans India Song en particulier, c’est cette qualité de présence… Je n’ai pas fait ce travail pour le cinéma, mais pour une émission de radio, India Song, réalisée par Georges Peyrou. Il y avait Viviane Forrester, dont Marguerite aimait beaucoup la voix et Nicole Hiss. C’étaient les voix qu’elle employait toujours. Et c’est là que j’ai poussé les cris, les hurlements, pendant toute une après-midi, jusqu’à l’extinction de voix tellement j’ai hurlé et crié  ! On a fait ça dans le studio, et dans les corridors de la Maison de la Radio. Les gens qui passaient par là disaient «Oh là là, que se passe-t-il? Il faut appeler une ambulance !». Ça lui a tellement plu qu’elle l’a gardé et qu’elle a mis dans le film ce qu’on avait fait pour la radio. Il y a eu ensuite Son nom de Venise ���������������������������������������� qui est un autre film mais exactement sur la même bande-son. Je n’étais pas content parce qu’elle l’a fait sans nous le dire. Je parlais avec des amis qui m’ont appris qu’elle était en train de monter un film, et j’ai dit  «Tiens? Elle a tourné un film?» – «Non, je crois qu’elle fait India Song, mais sans les acteurs». Elle allait de plus en plus vers cet écran noir, elle disait «c’est la parole qui compte avant tout». C’était sa croyance totale. Était-elle très directive avec les comédiens? Il se passait une chose électrique entre nous, on se comprenait très bien, moi elle ne m’a jamais demandé grandchose de précis, elle me laissait faire et elle était contente. Non, elle n’était pas du tout directive. Elle commence à faire des films en 1966, et elle arrête en 1984. Ça fait 19 films en 18 ans. Elle a encore douze ans de vie devant elle, elle n’arrête pas d’écrire, pourquoi arrête-t-elle de tourner? Parce qu’elle pensait que c’était la parole et l’écriture qui étaient les plus importantes. Elle est arrivée à faire des films sans rien sur l’écran, sauf des mots peut-être… La vie de Marguerite, c’est une espèce d’orage incroyable, il y a une époque où elle a bu, elle était saoule, mais c’était quelque chose d’incroyable  ! Elle a bu par tristesse, parce que le fameux amour dont parle le Vice-consul, elle ne l’a jamais rencontré. Vous pouvez aller avec qui vous voulez, cela n’a aucune importance, nous sommes ensemble et nous serons un jour dans quelque chose qu’elle n’osait pas nommer le Paradis… Moi, je ne sais pas mais… Qu’est-ce que c’est «un jour nous serons ensemble»? Comme une espèce de folie amoureuse, presque invivable sur la Terre, et d’une telle exigence !


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