Dérouler la bobine des films

De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

20 dossier :��Le cinéma de Duras Après La Musica (1966), Détruire dit-elle (1969), Jaune le soleil (1971), adaptés de ses propres textes, Marguerite Duras conçoit Nathalie Granger directement pour le cinéma. À l’origine, la maison de Neauphle-le-Château. «Je peux dire que j’ai fait Nathalie Granger à partir de cette maison, de cette maison qui m’enchante.» «Ici, le son règne complètement» Sur le canevas de L’Amour publié en 1971, Marguerite Duras réalise La Femme du Gange (1972 – 1973). «La Femme du Gange, c’est deux films: le film de l’image et le film des Voix.» Le second «n’a pas été prévu. Il est arrivé une fois le film de l’image monté, terminé». Ni commentaires, ni voix off, les Voix «ne facilitent pas le déroulement du film, au contraire, elles l’entravent, le troublent». Marguerite Duras revendique leur autonomie: «On ne devrait pas les raccrocher au film de l’image. Elles sont sans doute échappées d’un autre matériau qu’un film. Et aussi elles auraient pu sans doute arriver vers un tout autre film que celuici. À condition qu’il fût vacant, pauvre, fait avec des trous». Écrit en 1972 pour le théâtre, le texte India Song est d’abord enregistré pour la radio en 1974, avant de devenir un film la même année. Marguerite Duras y reprend la matière du Vice-consul (1966): «Voilà que je reprends cette histoire et que je la fais raconter par des voix». Publié dans la foulée, le livre India Song, sous titré «texte théâtre film», lui, abolit les genres. Jumeau sonore, Son nom de Venise dans Calcutta désert (1976) associe la bande-son d’India Song à de nouvelles images. «Si on veut réellement entendre India Song, si on veut entendre la portée, l’amplitude exacte de India Song, c’est Son nom de Venise dans Calcutta désert qui le rend, c’est pas India song. J’ai le sentiment d’entendre ce texte pour la première fois …. Dans India Song ou dans La Femme du Gange, il y a quelque chose dans l’image qui empêche le son d’aller jusqu’au bout de lui-même, de prendre toute sa place, ici c’est fini, le son règne complètement.» Le désastre du film Les films suivants:  Baxter, Véra Baxter (1976) et Des journées entières dans les arbres (1976), sont adaptés de pièces de théâtre. Avec Le Camion (1977), Duras innove à nouveau. Assis autour d’une table, feuillets à la main, Gérard Depardieu et l’auteure lisent leur rôle. «Le Camion, c’est seulement la représentation de la lecture elle-même.» Le film donne la primauté au texte et annonce les expérimentations à venir. «Je dis toujours qu’on emploie le spectateur à 20 % d’habitude et j’essaie de l’employer à 80 %, utiliser le spectateur à 100 % serait lui proposer une bande noire. Ça me tente.» DÉROULER LA BOBINE DE FILMS Essayer de se repérer dans l’oeuvre cinématographique de Marguerite Duras, c’est dérouler une bobine de films, entrelacés de textes, qui génèrent d’autres textes, d’autres films. Avec la cinéaste pour guide, tentons d’y voir plus clair. India Song © photographie de Jean Mascolo


De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014
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