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De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

21 dossier :��Le cinéma de Duras suite du dossier �������������������������������������������������������������������� ������������������������������������������������������������������������������ Le Navire Night (1979) met en scène une relation téléphonique où les amants ne se rencontrent jamais. En voyant les rushes, Marguerite Duras est catégorique: «Cinéma, fini». «Au matin, nous nous sommes retrouvés et j’ai dit à mes amis qu’on allait abandonner le découpage et tourner le désastre du film. Que dans la journée, on tournerait le décor et le maquillage des comédiens. On l’a fait. Peu à peu, le film est sorti de sa mort.» Il renaît même sous forme de deux courts métrages: «Césarée (1979) et Les Mains négatives (1979) ont été écrits à partir de plans non utilisés du Navire Night. Puis faits avec ces plans.» La même année, encore, Marguerite Duras tourne les deux Aurélia Steiner. Trois textes portent ce titre, distingués par: Melbourne, Vancouver, Paris. Les deux premiers ont donné lieu à un film. «Quand j’ai écrit Aurélia Steiner Vancouver, je n’étais pas sûre de pouvoir le tourner après. Je l’ai écrit dans le bonheur de ne pas le tourner après. Je l’ai écrit. Si on ne m’avait pas donné les cinq millions pour le tourner j’aurais fait un film noir, une bande optique noire. Je suis dans un rapport de meurtre avec le cinéma.» L’écran noir lssu d’un roman, Agatha et les lectures illimitées (1981) parle de l’amour entre un frère et une soeur. Le film a pour interprètes Yann Andréa, le dernier compagnon de Marguerite Duras, et Bulle Ogier, silencieuse. «On m’a demandé pourquoi j’avais pris Bulle Ogier pour faire Agatha et qu’elle ne dise rien, qu’elle se taise. Je pense que c’était pour la séparer de sa voix, pour qu’on la voie, que sa voix soit la mienne, tenue par moi.» La même année, à partir de plans non utilisés de ce film, Marguerite Duras réalise L’Homme atlantique. La voix off de Marguerite interpelle Yann Andréa, unique acteur. Et le noir envahit l’écran, par intermittence puis en continu. «Alors j’ai employé du noir, beaucoup. Ce noir, je l’ai voulu comme tel parce que je savais depuis le début que je n’avais pas assez d’images pour recouvrir le film L’Homme atlantique. Et en découvrant cela, cette insuffisance-là, j’ai découvert le plein emploi du texte que j’avais écrit pour ce film.» Marguerite Duras tourne encore Dialogue de Rome (1982) puis, avec Jean Mascolo et Jean-Marc Turine, Les Enfants (1984) tiré de Ah! Ernesto. Elle a atteint ce qu’elle recherchait. «Je crois que le noir est dans tous mes films, terré sous l’image, à travers tous ceux-ci, je n’ai fait qu’essayer d’atteindre le cours profond du film, une fois débarrassé de la permanence de l’image. Le noir, il est dans La Femme du Gange, dans India Song, dans Son nom de Venise dans Calcutta désert, dans Le Navire Night, dans Jaune le soleil, dans les Aurélia Steiner. Il n’est pas dans Baxter, Véra Baxter. Il est également dans tous mes livres. Ce noir, je l’ai appelé “l’ombre interne”, l’ombre historique de tout individu. J’appellerai encore ainsi ce magma toujours génial, sans exception aucune, qui “fait” la personne vivante quelle qu’elle soit, dans quelque société que ce soit, et dans tous les temps. Je crois que j’ai recherché dans mes films ce que j’ai cherché dans mes livres.» M.-H. G., Bpi © photographie de Jean Mascolo © Elisabeth Lennard


De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014
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