«Une collision qui fait sens», entretien avec Thu Van Tran

De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

23 dossier :��Le cinéma de Duras suite du dossier Lente déambulation Chez Marylène Négro, la référence à Duras est explicite dès le titre des oeuvres  : Les Roches Noires (2008), L’Homme atlantique (2008). Celles-ci invitent le spectateur à une lente déambulation. Comme l’écrit le critique Raphaël Brunel, «Les Roches Noires et L’Homme atlantique mettent en scène la temporalité de l’absence et au-delà, de l’oeuvre projetée. La première est compo- sée d’images du hall où Marguerite Duras vécut. Elles se superposent avec lenteur et disparaissent en même temps qu’une autre apparaît. Le présent contient encore son passé et déjà son futur». Les images coulissent, se superposent. Avec son interprétation de L’Homme atlantique, Marylène Negro invente un double dispositif  : un long zoom progressif dans le plan qui reprend le motif du hall et l’inscription du texte lui-même. L’image et le texte sont ici placés dans la réciproque injonction à apparaître et disparaître, dans le même temps. Le film est ce mouvement, rejoué perpétuellement, de la proximité et de l’éloignement du texte et de l’image. Pascale Cassagnau Entretien avec Thu Van Tran, plasticienne et directrice artistique de l’exposition ������������ �������������������������������� ����������������������������. Quelle a été votre première rencontre avec l’oeuvre de Marguerite Duras? J’ai lu Un barrage contre le Pacifique, il y a plusieurs années. J’ai été saisie par la manière dont Duras transfigure son histoire personnelle et à travers cela une histoire collective, celle de l’occupation française en Indochine. Sans doute l’acte d’écrire commence motivé par l’injustice que subit sa mère (volée par les autorités françaises), mais très vite cet acte emmène ailleurs. Le «déliage» se produit, on pourrait même dire que les affects et les aliénations passés se transforment, voire se transcendent, en une expérience esthétique que permet l’écriture. Plus tard, j’ai réalisé plusieurs oeuvres en travaillant d’après son recueil Écrire: Le Nombre pur selon Duras, Écrire Duras, D’emboutir à lire. Une même recherche qui s’est déclinée sur plusieurs propositions. Dans son livre, Duras revient sur ce qu’est, pour elle, l’acte d’écrire, entre la solitude et l’engagement politique, une manière d’être au monde, d’être au présent. Un présent dont l’écriture aura été le liant. Connaissez-vous son cinéma? Pas beaucoup. C’est un de ses courts métrages, Césarée qui m’a permis de mieux le comprendre. Je ne suis pas, a priori, attirée par le cinéma de la contem- plation et de l’ennui ou plutôt du vide, de la vacuité. Dans Césarée, ce qui m’a happée c’est le rapport de l’image à la sculpture, et celui de la sculpture à la langue. Filmer des sculptures en révélant leur charge historique rejoint mes préoccupations. En tant que sculpteur, l’incarnation de toute mémoire dans un matériau m’intéresse. Dans Césarée tout cela est très parlant. En réalité, je suis davantage sensible à la radicalité de son écriture qu’à celle de son cinéma. Néanmoins, je trouve qu’il doit exister une contemplation à toutes choses, enfin des degrés de contemplation face à toutes choses... Une forme se donne à voir autant dans sa beauté que dans le débat qu’elle suscite. Ce pourrait être un point de vue sur le cinéma de Duras : du formalisme primaire et du texte qui sublime. Comment avez-vous articulé l’exposition avec votre travail? Dans mon travail je réfléchis à la forme plastique que peut prendre une écriture, un texte, une phrase, etc. Pour l’exposition Duras Song, il s’agissait pour moi d’en faire autant. Exposer des archives est finalement un acte contre nature, la question de l’exposition d’archives est intéressante dans ce sens. Je voulais aller à contre-courant des protocoles qui tendent à rejouer le statut d’archive. Selon moi, nous pouvons dégager de tout texte la forme, le mode de présentation, l’émotion, la couleur, en sorte que ces textes se livrent dans l’expérience. Il s’agit de donner la chance à l’expérience de la contemplation, tout du moins à l’idée d’apparition. Dans l'oeuvre de Duras il y a entre l’écrit, l’image, le son et l’espace, une collision qui fait sens et que l’on a tenté de reproduire dans l’exposition. © Olivier Bardin / ADAGP, 2002 Olivier Bardin, Le Camion, vidéo 120’, 2002 «UNE COLLISION QUI FAIT SENS»


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