Jean-Pierre Guéno, le stéthoscope sur la mémoire du peuple

De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

26 venez!��Lettres d'un temps de guerree «LE STÉTHOSCOPE SUR LA MÉMOIRE DU PEUPLE» Jean-Pierre Guéno aime se décrire comme un passeur de mémoire. En 1998, il a publie ����������������������������������, une première anthologie épistolaire. Depuis, il continue de donner la parole à ceux qui sont trop souvent écartés de la grande Histoire. L’aventure de la collection Paroles de... a commencé il y a seize ans, Jean-Pierre Guéno était alors directeur des éditions de Radio France. Mais son goût de la transmission et son intérêt pour la Grande Guerre ont des origines bien plus anciennes. Collégien, il partage sa chambre avec son grandpère. Cet ancien poilu, qui a vécu les quatre années et demi de guerre active, relate chaque soir à son petit-fils, sa guerre. «Il lui fallait deux heures pour me raconter une journée de guerre. Cette année-là, je ne fais plus mes devoirs, chaque soir je l’écoute. Je suis en sixième et je redouble». Mais le petit garçon a bien appris. «Je me dis alors que tout le monde a une idée fausse de la Grande Guerre, tout le monde croit que ceux qui font l’Histoire sont les têtes d’affiche dans les livres de classe alors que ce sont tous ces obscurs, ces sans-grade, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, nos ancêtres». Le mythe de «la fleur au fusil» Depuis, Jean-Pierre Guéno a toujours pensé que la vision collective de l’ancien combattant était discutable et qu’on a trop souvent oublié que «les poilus de 14, quand ils ont vécu leur calvaire, avaient pour la plupart entre 17 et 23 ans.» Il lance un appel sur les ondes de Radio France pour demander aux auditeurs de lui envoyer leurs plus belles lettres. Ces documents uniques confirment son pressentiment. «J’ai découvert une guerre vue à hauteur d’homme, qui n’avait plus grand-chose à voir avec toutes les images d’Épinal que j’avais pu croiser sur les bancs de l’école». Jean-Pierre Guéno reçoit 10 000 lettres. Écrites au crayon ou à la plume dans les tranchées, elles sont difficilement lisibles, il faut les transcrire. La majorité d’entre elles datent du début du conflit. «À partir du moment où je demandais les plus belles, c’est normal. Parce que quand les gens vont vivre leur baptême du feu, au début du conflit, ils vont vivre ce qu’il y a de plus intense. Les lettres qui concernent le premier mois de la guerre, août 14, sont donc plus nombreuses. C’est là que l’impact est le plus terrible, que l’affect est le plus touché. C’est le plus fou, le plus impressionnant, c’est l’inconnu.» Armé de ce trésor incroyable, Jean-Pierre Guéno va ainsi contrer toutes les idées reçues. «La fleur au fusil, c’est un mythe. C’est l’État qui veut ça, qui prend ses désirs pour des réalités. C’est un peuple de paysans qui est mobilisé, les gens n’ont rien vu venir, n’ont rien prévu, n’ont pas eu le temps de s’organiser. Leur cri du coeur c’est : qui va vendanger? qui va moissonner? Dans ces lettres, ils disent vraiment ce qu’ils ont sur le coeur, vident leur sac et c’est tout à fait passionnant.» La guerre, côté pile et côté face La démarche de Jean-Pierre Guéno ne plaît pas forcément aux historiens, qui ne relèvent pas l’importance et la richesse de ce corpus. Certains l’accusent « d’avoir donné de la guerre de 14 une vision de Gauche et d’avoir victimisé les poilus ». Mais pour lui, son travail est de chercher des pièces à conviction. Amoureux des traces, il veut donner des clés aux gens pour qu’ils comprennent et qu’ils se fassent leur propre idée. Selon Jean-Pierre Guéno l’Histoire doit rester une science de l’éveil, une science de la vie. «L’Histoire, depuis que l’homme est sur Terre, tous les pouvoirs ont toujours eu tendance à vouloir la réécrire, la manipuler, pour faire de l’enfumage. » Pour lui, Verdun en est l’exemple type. Cette bataille a servi de paravent. «  C’est l’arbre qui cache © Coll. privée / Musée des Lettres et Manuscrits – Paris Le Capitaine Garnier et le « Mammifère », le 29 mai 1916. photographie de Loÿs Roux.


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