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De Ligne en ligne n°15 - Octobre à décembre 2014

29 venez!��Les évangélistes du progrès Échanger en mode non-verbal Copier la communication entre humains suppose de s’intéresser au langage mais surtout au non verbal qui constitue une part essentielle de notre manière de communiquer. Et c’est ce que cherche à reproduire la société Syntheligence. Actuellement, les synthèses vocales sont constituées de morceaux de voix, collés ensemble, lissés. Au final, un résultat complètement dénué d’émotion. «D’ici cinq ans», promet Frédéric Delaunay, «on aura vraiment quelque chose de très expressif dans la voix». Les expressions du visage sont également très étudiées. Le film projeté sur le masque de Lighty est réalisé grâce à un monteur graphique qui permet de reproduire tous les muscles du visage en temps réel. «En agrégeant chacun des muscles, on peut refaire toutes les expressions faciales de l’homme et même les exagérer». Mal à l’aise devant le sourire patibulaire de Lighty, nous acquiesçons. Guillaume d’Herbemont s’en amuse : «Vous avez toujours le problème de la Uncanny Valley, la vallée dérangeante. Soit on a des robots-jouets et, dans ce cas-là, il n’y a pas de problème, on ne s’identifie pas ; soit au contraire les robots sont très réalistes et cela devient vite très dérangeant. On n’a pas envie de communiquer avec eux. Avec notre technologie, on est capable de bouger le curseur de “très peu réaliste”, en projetant juste deux traits, un peu comme un stickman, à quelque chose d’extrêmement réaliste sans avoir de contrainte mécanique». Le souci du détail Autre effet de réel, Lighty est capable de bouger ses yeux. Pratique pour indiquer une direction. Et contrairement aux autres robots qui intègrent des caméras dans leurs yeux, les pupilles de Lighty, comme celles des hommes, se dilatent. La vidéo permet de le faire vieillir, rajeunir, de lui donner un aspect maladif, de faire apparaître des gouttes de sueur. «Mais dans quel contexte le faire transpirer?», s’interrogent ses créateurs. Intégrer l’environnement, les codes sociaux, c’est tout l’enjeu d’une communication naturelle réussie. Pour identifier et s’adapter à son interlocuteur, Lighty est bourré de capteurs. Ainsi, il est capable de savoir s'il a affaire à un enfant, un adolescent ou une personne du troisième âge, et d’adapter son discours. «Tu peux me faire un petit résumé de la journée?» Dans leurs prédictions, Frédéric Delaunay et Guillaume d’Herbemont imaginent un robot entièrement personnalisable. Tels Dupont et Dupond, quand l’un affirme : «Demain, vous rentrerez chez vous et vous direz à votre robot:Tu peux me faire un petit résumé de la journée? Non, ça je ne veux pas le savoir, dis-moi juste si …», l’autre renchérit : «Moi, j’irais plus loin. Votre robot vous connaîtra tellement bien qu’il sélectionnera les informations qui sont les plus importantes pour vous». Mais pour faire accepter ce robot majordome qui résume les événements quotidiens et vous apporte votre boisson préférée, Frédéric Delaunay et Guillaume d’Herbemont savent qu’ils devront vaincre bien des réticences. «L’aspect culturel est très important. Notre culture judéo-chrétienne interdit de créer quelque chose à notre image. Les asiatiques n’ont pas ce problème-là. Eux sont dans le mimétisme. Quant aux États-Unis, il y a même un courant de pensée, le trans- humanisme, qui prône la fusion de l’homme et de la machine». Acteurs avec Lighty d’une transition qu’ils jugent inévitable, Frédéric Delaunay et Guillaume d’Herbemont «évangélisent » beaucoup. Ils rassurent: «c’est un robot collaboratif, qui a pour but de vous aider». Pragmatiques, ils affirment : «il y a déjà des tas d’environnements dans lesquels les machines exécutent des tâches de manière totalement autonome». Pour eux le danger vient d’ailleurs, des modifications d’ADN, de l’inquisition de Google ou Facebook dans nos vies privées, etc. Mais n’existe-t-il pas d’autres risques? Dont un qui viendrait, paradoxalement, de la simplicité d’appropriation d’une technologie. Plus celle-ci est aisée, moins l’utilisateur lambda s’interroge sur les logiques à l’oeuvre, et moins il en a la maîtrise. Philippe Berger et Marie-Hélène Gatto, Bpi En 1970, le roboticien japonais Masahiro Mori théorise le concept de la « vallée dérangeante ». Selon lui, plus les robots ressemblent à des êtres humains, plus ils suscitent de la sympathie. Il existerait cependant une zone où la ressemblance provoquerait gène et rejet. Mais ce malaise pourrait être surmonté en accentuant encore la similitude. Fin


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