Les bâtons de manioc de Kidi Bebey

de ligne en ligne n°20 - avril à septembre 2016

Les bâtons de Manioc Mes parents ont vécu plus des deux tiers de leur vie à distance de leur Cameroun natal. Chaque fois que je cherche à trouver un mot susceptible de résumer leur statut en France, les termes communément en usage comme « émigrés », « immigrés  », « exilés », « travailleurs étrangers », « expatriés » me paraissent tous, pour des raisons diverses, inappropriés. Quel terme employer pour des gens nés en Afrique au début des années 1930, qui ont quitté leur pays comme boursiers pour aller étudier en France, qui ont fait couple, ont ensuite fait famille et ont, au bout du compte, passé la majeure partie de leur existence hors de l’espace qui les avait vus naître ? Je dirais d’eux, faute de mieux, qu’ils étaient « éloignés », comme peut s’éloigner puis disparaître au loin un paquebot, derrière la ligne d’horizon maritime. Née et scolarisée en France, j’ai reçu par transitivité cet ailleurs éloigné. Et alors que j’aurais pu le laisser s’effacer derrière la ligne d’horizon des frontières françaises, j’ai au contraire prolongé à ma manière cet héritage en entretenant, restaurant et chérissant bien souvent l’idée de ma terre d’origine, en l’élargissant même à un territoire africain plus vaste que le 25 écrire l’exil : Displaced Objects © Kidi Bebey seul Cameroun, en faisant de « l’Afrique » tour à tour un objet d’étude, un espace de travail et de voyages. Une part d’intimité indicible se mêle à cette (ré)appropriation culturelle. Je n’en connais pas le dosage exact, mais il m’arrive de la sentir tout particulièrement affleurer lorsque j’ai le sentiment qu’on la bouscule. Mon père avait beau prétendre en détester l’odeur comme le goût, il savait bien – comme son épouse et comme nous, ses enfants qui en raffolions – que les miondo de notre table dominicale signifiaient à eux seuls le Cameroun : ces bâtons de manioc nous rapprochaient du mboa (la maison, le pays). Dans les années 1990, je suis littéralement tombée à la renverse en découvrant des ngata’a miondo sur les présentoirs d’un magasin Nature & Découvertes. Ils n’étaient pas mis en vente, mais disposés là en guise de décoration. J’ai ainsi « découvert » des miondo-objets mis en valeur pour la beauté et l’étrangeté de leur forme. Ils étaient totalement sortis de leur contexte et en quelque sorte neutralisés dans leur usage gastronomique car asséchés et désodorisés. Cet usage m’a décontenancée, mais j’ai fini par apprécier l’originalité du regard étranger qui avait transformé ces bâtons de manioc en objets de valeur, puisque d’exposition. Dans les années 2000, j’ai une nouvelle fois vu des bâtons de manioc présentés dans l’un de ces modestes petits commerces que l’on trouve au terminus de certaines lignes de métro. L’étiquette indiquait une dénomination en français ainsi qu’en caractères supposément chinois. J’ai alors déchiffré, éberluée, « Mignonnes d’or », découvrant là une version franco-sinisée des miondo. Je précise qu’en langue douala, on prononce miondo avec un double o ouvert, exactement comme celui de « mignonne ». C’est ainsi que les miondo de mon enfance s’étaient mondialisés. J’ai eu alors la désagréable impression d’une dépossession. Mais comment pouvais-je me sentir dépossédée d’un plat que je n’avais pas inventé, que je ne sais pas préparer et qui, au fond, ne m’appartient pas ? Parce que les miondo « appartiennent » à un peuple qui m’importe  : les labéliser Mignonnes d’or en fait un butin de la guerre commerciale que se livrent aujourd’hui les États du monde. Pour moi, les miondo sont doualas comme le canard laqué est chinois ou la pizza italienne, et la guerre aura été perdue si, au passage, personne ne sait plus qu’un peuple bantou d’Afrique équatoriale a été l’inventeur du bâton de manioc. C’est cela qui, au fond, m’a serré le coeur. Car quel État (camerounais) va prendre la peine de défendre cette création culturelle afin qu’elle soit reconnue et trouve sa place parmi ce que l’Unesco appelle le patrimoine immatériel de l’humanité ? Kidi Bebey ➩suite


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