Savez-vous à quoi l'engagement engage ? par Bernard Cerquiglini

de ligne en ligne numéro 23 - avril à septembre 2017

Utilisé dans des domaines très divers (militaire, juridique, religieux…), le terme engagement est difficile à cerner. Avec beaucoup de science et d’humour, le linguiste Bernard Cerquiglini retrace l’histoire de ce mot qui ne laisse pas indifférent. 12 dossier : L’engagement Le mot engagement présente un sémantisme étendu et des emplois d’une singulière variété. On le rencontre par exemple en obstétrique (« descente de la tête du foetus dans l’excavation pelvienne »), en droit (« accord de participation à une oeuvre ou à une entreprise en contrepartie d’un paiement »), en stratégie militaire (« bref combat localisé »), en philosophie morale (« mise au service d’une cause »). L’unité sémantique du terme se trouve dans son étymologie ; elle nous invite à dérouler l’histoire de ce substantif, qui fut d’abord un verbe. Du verbe… Tout commence avec le francique, dont sont issus la plupart des termes de la féodalité. Un très ancien waddi, « dépôt », est devenu l’ancien français gage, « dépôt effectué à titre de garantie ». Fondée sur la parole, la société médiévale s’est donné le moyen de cautionner cette dernière : le gage est la version matérielle de l’otage. Dès le XIe siècle, le verbe dérivé gager désigne l’action de déposer un gage – il nous en reste gageure, que l’on aura soin de prononcer gageüre ! Au siècle suivant, gager est renforcé par le préfixe en-, qui indique un mouvement : engager, puis s’engager, pronominal, traduisent dès lors la mise en oeuvre d’une action. Laquelle ? Au sens propre, celle de « mettre en gage ». Le dictionnaire de l’Académie française donne cet exemple : engager ses biens à un créancier. On en tire deux emplois dérivés à valeur plus générale. Celui de « se lier par une promesse formelle » : engager sa responsabilité, s’engager à payer ses dettes, tout serment engage un homme d’honneur (Académie française). Celui, ensuite, de « lier quelqu’un (par promesse ou convention) ». Le verbe est alors synonyme d’embaucher ou enrôler : engager une assistante, s’engager dans l’armée pour trois ans. À partir du XVIe siècle, le verbe engager développe un second type d’emploi, dont on saisit la genèse. Mettre en gage, c’est aliéner un objet ; promettre, c’est aliéner sa liberté. (S’) engager prend dès lors l’acception de « (faire) pénétrer dans quelque chose qui retient ». Le verbe devient synonyme d’introduire, d’enfoncer : engager le levier sous la pierre, s’engager dans un sentier tortueux. On comprend l’emploi figuré « amener à adopter un sentiment, une décision » : engager à la patience. On saisit les acceptions dérivées courantes de nos jours, d’une part « commencer, entamer » (engager des négociations, des dépenses, le combat), d’autre part « mettre en oeuvre des moyens humains ». « Il fallut engager dans la lutte finale d’importantes forces militaires », écrit Charles de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre. SAVEZ-VOUS À QUOI L’ENGAGEMENT ENGAGE ? Lucie Duval, Sept ans de mariage plus tard (épouse), série « Langage ment », 2011 © photo L. Duval


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