Il n'économise pas sa foi, entretien avec Gaël Giraud

de ligne en ligne numéro 23 - avril à septembre 2017

IL N’ÉCONOMISE PAS SA FOI ! Le plus difficile, c’est de fixer un rendez-vous avec lui ! Gaël Giraud est un économiste engagé, à l’emploi du temps chronométré. Lors de l’entretien, il se révèle disponible et ouvert pour parler de son engagement… religieux. Car Gaël Giraud est aussi un jésuite. Comment est né votre engagement religieux ? Il y a eu un terreau culturel et politique : mes parents étaient des soixante-huitards très engagés qui refaisaient la révolution tous les soirs. En même temps, ils venaient de familles catholiques pratiquantes. Ils ont tenu à ce que leurs enfants aient une éducation religieuse tout à fait classique. J’avais donc un double arrière-pays culturel : d’un côté, un engagement politique à gauche et de l’autre, une culture catholique classique. Comment se concilient ces deux ancrages ? Relativement bien jusqu’à ce que je comprenne que certains pans de l’Église catholique ne sont pas aussi à gauche que mes parents et moi-même. À ce moment-là, je dois avoir 14 ans, je romps avec l’institution ecclésiale. J’écris une jolie lettre expliquant : Jésus-Christ, oui ! Cette Église-là, non ! en m’appuyant sur ce que je venais d’apprendre à l’école, c’est-à-dire le concordat de l’Église avec Mussolini, le Troisième Reich, etc. Si aujourd’hui je recevais une telle lettre, j’irais immédiatement voir le gamin pour discuter. Malheureusement, cela n’a pas été la réaction du prêtre qui a reçu ma lettre. C’est dommage ! Toujours est-il qu’à partir de ce moment-là, je devins plutôt un « persécuteur de chrétiens » dont je connaissais souvent mieux qu’eux-mêmes la doctrine. À la fin des classes prépas, je pars deux mois en Suisse chez un oncle, professeur de théologie et aumônier des chasseurs alpins suisses. Il m’emmène discuter philosophie et théologie sur des glaciers à 4 000 mètres d’altitude. J’avais enfin quelqu’un qui pouvait répondre à mes questions ! Il a désamorcé les objections de l’élite parisienne, éclairée et anticléricale à laquelle j’appartenais et en même temps, il m’a fait comprendre que l’essentiel n’est pas dans la tête, mais relève d’une expérience existentielle. Quand je suis descendu de la montagne, j’étais retourné. Comment définiriez-vous cette expérience ? Je crois que c’est un crédit fondamental dans l’existence – la vie vaut la peine d’être vécue – qui passe par trois prises de conscience, lesquelles donnent un poids et une qualité d’éternité à chaque instant de l’existence. Premièrement, mon origine n’est pas en moi-même, mais vient d’ailleurs – même si je ne sais pas d’où ! Deuxièmement, il y a de l’altérité dans mon existence ; je ne suis pas le monde à moi tout seul. Les autres sont légitimement différents. La différence sexuelle est l’une des marques radicales de cette altérité. Enfin, ma vie est finie : je dois faire mon deuil du rêve archaïque d’immortalité qu’on retrouve aujourd’hui, par exemple, dans le transhumanisme. Cette expérience-là est, de mon point de vue, décisive. Si on la traverse en reconnaissant que c’est une chance, une grâce, on est mûr pour une expérience chrétienne. Je ne prétends pas que les chrétiens soient les seuls à la faire. On peut très bien la vivre sans devenir chrétien ; à l’inverse, on peut aller à la messe tous les jours et ne jamais traverser cette expérience spirituelle. Dans ce cas-là, on est un chrétien culturel, mais pas existentiel. L’expérience chrétienne que j’ai faite moi, c’est celle-là. Une expérience avec ses tripes, pas avec sa tête ! Comment s’est manifesté votre engagement ensuite ? J’ai demandé à un jésuite à Paris de m’accompagner spirituellement dans mon cheminement et j’ai poursuivi mes études. Après ma thèse de mathématiques appliquées à l’économie, je suis parti au Tchad comme volontaire avec la Délégation catholique pour la coopération (DCC). Cela a été la deuxième grande étape de mon engagement. J’étais enseignant dans un collège jésuite à Sarh, un gros village au sud du Tchad. Surtout, j’ai travaillé sur deux terrains. Le premier fut la prison de Sarh. Les femmes et les hommes n’y étaient pas séparés : les femmes étaient violées, tombaient enceintes, accouchaient dans la prison, et leurs gamins mouraient très vite. Avec d’autres, j’ai essayé par tous les moyens d’aider ces femmes – j’ai réussi à sortir de là bon nombre d’entre elles –, mais sans réussir à trouver de solution structurelle. À la fin, j’ai moi-même été menacé de prison par le procureur de la République ! La rue est le deuxième terrain sur lequel j’ai beaucoup travaillé en créant, avec quelques amis, un centre d’accueil pour les enfants de la rue. Il existe toujours aujourd’hui. En mai prochain, je retourne au Tchad pour l’Agence française de développement (AFD) et j’irai voir le centre de Balimba. 20 dossier : L’engagement


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