spécial 40 ans : En quête de souvenirs, par Philippe Artières

de ligne en ligne numéro 23 - avril à septembre 2017

spécial 40 ans EN QUÊTE DE SOUVENIRS Quels sont les matériaux qui permettent d’écrire l’histoire ? Si les documents manuscrits, imprimés, sonores ou audiovisuels sont des sources couramment utilisées par les historiens, que penser d’une collecte de souvenirs ou d’impressions ? À l’occasion du quarantième anniversaire du Centre Pompidou, l’historien Philippe Artières s’est lancé dans une entreprise originale pour écrire l’histoire sensible de cette institution. Son projet s’inscrit dans la continuité de ses précédentes collectes, mais au-delà, fait émerger une mémoire fugitive. Fin 2016, j’ai proposé – sans savoir comment je mènerai une telle entreprise – de collecter les « archives populaires » de ce lieu singulier qu’est le Centre Pompidou. J’écris ce texte un mois après le lancement de ce projet, au beau milieu de la collecte. « Confiez-moi un de vos souvenirs au Centre Pompidou ! » C’est par ces mots que je m’adresse désormais depuis mon bureau de carton aux personnes qui sont dans le forum. Il s’est opéré depuis le début un glissement sémantique intéressant, mais imperceptible, qui n’est pas sans me poser de nombreuses questions ; je ne collecte pas pour les archiver des « documents » ou des « témoignages » mais des « souvenirs » et depuis peu des « impressions ». Que signifie dans cette quête de traces ce glissement du « document » ou « témoignage » au souvenir ? Et surtout archive-t-on des souvenirs ? Comment ? En historien, je m’étais livré par le passé à plusieurs collectes de natures très différentes dont trois éclairent, je crois, mon questionnement ici. Des documents… La première concerna le Groupe d’information sur les prisons (GIP). De février 1971 à décembre 1972, des intellectuels, dont Michel Foucault et Jean-Marie Domenach, des travailleurs sociaux, des militants d’extrême gauche avaient tenté de faire connaître la prison ; ils avaient essayé par une série d’actions de se faire les relais des détenus de droit commun, de leurs expériences des prisons françaises sous les années Pompidou. Menée clandestinement cette « enquête-intolérable » avait laissé peu de traces ; la plupart des questionnaires avaient été détruits pour ne pas mettre en danger les prisonniers. Demeuraient des lettres, des notes de réunions et des tracts. Les acteurs de l’époque ont livré des témoignages qui sont venus accompagner les « archives d’une lutte ». En rassemblant tous ces matériaux qui comportaient aussi des films et des photographies auprès des principaux acteurs, il s’agissait pour moi de permettre l’écriture d’une double histoire, celle d’un engagement — celui des militants du GIP — et celle d’une prise de parole, d’une subjectivisation des détenus. Constituer ici les archives, cela signifiait faire entrer dans la mémoire des exclus de l’histoire. L’épidémie de sida a été le temps d’une autre collecte, celle des « archives personnelles » des personnes atteintes par le virus. L’une des caractéristiques de cette pandémie est que les malades avaient largement participé de la production des connaissances sur le sida. Sans l’archivage, les écrits personnels allaient passer à la poubelle de l’histoire. Ces mots inscrits par les premiers concernés qui, pour la plupart, sont morts allaient eux aussi disparaître. Avec Gilles Cugnon, Françoise Loux, Michelle Perrot et d’autres chercheurs, nous tentions de créer un lieu de conservation de ces écrits singuliers, qui sont à la fois traces, mais aussi actes : écrire sa maladie, son quotidien. Nous avions opté pour une collecte passive. Nous ne sollicitions pas les personnes, mais proposions un lieu d’archivage, le fonds Sida Mémoires à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), aux côtés des archives de Marguerite Duras, Jean Genet, Michel Foucault, ou encore Louis Althusser. Il s’agissait en somme dans ces deux pratiques de collecter, de manière classique, des archives privées même si le sujet était très différent. 26 spécial 40 ans : en quête de souvenirs


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