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de ligne en ligne numéro 23 - avril à septembre 2017

Enfin, en 2006, après l’occupation boulevard Raspail de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, nous avions mené une collecte avec Béatrice Fraenkel de l’ensemble des graffitis inscrits pendant ces quelques semaines d’occupation. Un relevé, notamment photographique, de ces dizaines de traces laissées par les occupants contestataires. La collecte avait eu lieu juste après l’évacuation dans les locaux déserts ; il s’agissait de saisir les traces de cet événement. … aux éclats de souvenirs Dans le forum, quarante ans après l’ouverture, ce ne sont pas des archives privées, ni des traces d’un événement que je collecte mais des « éclats de souvenirs ». Je suis frappé par la formidable envie de « raconter le Centre ». Les usagers du Bureau des archives n’ont pas un profil particulier ; ils semblent être entrés à Beaubourg un temps par la bibliothèque, un autre par le musée, une autre fois par une exposition temporaire ou un débat. Cette notion de « souvenir » revient systématiquement ; nombreux disent que « Beaubourg » est un autre chez-soi. L’évocation porte alors sur les transformations de l’espace et la topographie intime. Cette proximité en fait encore pour beaucoup un lieu dont ils repartent toujours avec un morceau — comme de ces lieux dont on rapporte un caillou. La carte postale d’un tableau vu est ici moins mobilisée que le souvenir « visuel » — sauf pour les enfants dont de nombreux parents témoignent que la visite au Centre s’achève par le choix d’une image à la librairie. On se souvient… Au Bureau des archives populaires, en cette fin de février 2017, peu de déposants de souvenirs arrivent armés de méthodologie. Cette spontanéité, parfois, me déconcerte. J’imaginais au départ voir venir des visiteurs du Centre avec leur petit dossier, un dossier qu’ils n’auraient eu qu’à sortir de leur armoire et qui jouxterait celui de leur habitation ou de leur santé… Mais en réalité, ces archives « personnelles » sont éclatées aux quatre coins de leurs vies. Un homme me raconte qu’il a divorcé suite au refus de son épouse de vouloir vivre en face du Centre ; une femme me rapporte qu’elle est née dans l’immeuble d’en face, là où son grand-père réfugié espagnol s’était installé en 1939, une jeune étudiante m’apporte une liste infinie de ses « émotions » pompidoliennes : rires, larmes, angoisses… À ce stade, me voilà remis en cause : moi qui pensais mettre en boîte la mémoire de quarante ans du Centre, je me retrouve au milieu d’un vaste réseau de mémoires mêlées. Il y a bien sûr le déposant qui a une image très précise — comme cet anonyme se souvenant au début des années 1980 avoir assisté à l’entrée d’une moto trial dans le forum ! Son conducteur se livra quinze minutes durant à des figures sous l’oeil médusé des visiteurs et personnels. Mais ce qui domine, c’est que ce « lieu autre », pour reprendre le terme de Foucault, a produit une « archive populaire » au sens où elle échappe totalement aux catégories. Philippe Artières, historien 27 Fin Témoignages et souvenirs peuvent être envoyés à : BAPCP2017@gmail.com spécial 40 ans : en quête de souvenirs © photo D. Nicolas, Bpi Le Bureau des archives populaires de Philippe Artières


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