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Des cadavres en pyjama, Rosa Yassine Hassan

mis à jour le 03/12/12  | Page imprimable  | Envoi de la page
mis à jour le 03/12/12

Des cadavres en pyjama
Rosa Yassine Hassan
Romancière, journaliste et activiste syrienne, habite à Damas


 


        Mon cousin dit : « Allons voir ce qui se passe. » Terrés chez nous depuis
des heures, nous n’osions pas sortir, effrayés, comme des rats pris dans une
souricière. On avait entendu dire qu’ils tuaient toute personne qui osait sortir
dans la vieille rue. Les maisons étaient systématiquement incendiées depuis
vendredi matin. J’ai vu les nuages de fumée et j’ai senti leur odeur.
        Du côté des champs d’oliviers, les femmes et les enfants couraient en
compagnie d’un petit nombre d’hommes. Nous les suivîmes. Ils se hâtaient en
direction des voitures. Des cadavres recouverts de draps bariolés étaient entassés
à l’arrière des petites Suzuki. Une femme se hissa à l’arrière de l’une des
voitures, retroussa sa longue robe noire et se glissa parmi les cadavres. Elle
souleva les couvertures sur les visages des victimes : une couverture après
l’autre, puis les rabattait l’une après l’autre jusqu’à la cinquième dépouille aux
yeux largement ouverts vers le ciel. C’était, semble-t-il, celle de son époux. Je
ne connaissais pas cette femme, mais j’ai entendu dire qu’elle était de la famille
Merbiyé. Elle mit ses bras autour du visage exsangue et laissa fuser des
anathèmes sans verser une seule larme. Son teint blafard ressemblait à celui du
mort !
        Un jeune homme de la famille Bilal courait entre les Suzuki. Je l’ai vu
arriver de loin, il portait encore son pyjama. Il soulevait une couverture par ci
puis une couverture par là, le visage blême et totalement inexpressif. Je voulais
l’appeler, le saluer, bien qu’il n’y avait pas lieu pour les salutations en ce
moment-là. Il venait de soulever une couverture avant de s’écrouler par terre,
pleurant à chaudes larmes, la tête posée entre les mains. En m’approchant, je vis
Abdelkader Bilal gisant là, il avait l’air d’une poupée à la gorge tranchée,
effrayée et effrayante.
        Les pieds, pâles et secs, sortaient de sous les couvertures. Je vis notre
voisin, ce jeune homme brun dont j’ai oublié le nom. Ses yeux regardaient
fixement le ciel. A côté de lui gisait Farouk Bouqa‘i, le crâne bâillant, la cervelle
répandue sur le plancher de la voiture. Il semblait avoir été tabassé et torturé
après son arrestation, il y a deux jours. Ses pieds nus et enflés étaient bien
visibles sous le drap blanc. Son pyjama était maculé de sang.
        Une couverture rouge enveloppait un jeune homme de la famille Samaoui
qui portait lui aussi un pyjama. Une autre couverture aux motifs fleuris était
pleine d’éclats de charbon. Quelqu’un la souleva et j’entrevis les épaules d’un
jeune homme, surmontées d’une masse calcifiée et rabougrie qui devait être sa
tête ! Sa cervelle était carbonisée et une odeur de grillade se dégageait tout
autour. J’entendis dire qu’il s’agissait de Tarek Bilal, ou peut-être de Khaled
Bouqa‘i, car la rumeur dit que tous les deux avaient été brûlés. On raconta aussi
que dix-sept jeunes gens de la famille Bouqa‘i avaient été tués au cours des deux
derniers jours. Ensuite, un homme que je ne connaissais pas s’approcha et
reconnut le cadavre calciné à son pyjama. C’était son fils. Il délirait et se
frappait la poitrine à côté de lui.
        « Vous êtes de quelle famille, l’oncle ? » criaient les assistants, mais il ne
répondit pas.
        « Comment vous appelez-vous, hajji? » il ne répliqua pas non plus.
        Tous les cadavres portaient des pyjamas ! Ils étaient tous chez eux à
l’heure de leur arrestation ou de leur mort. Moi-même je portais un pyjama, mon
cousin aussi. Nous étions toujours en pyjama alors que nous nous tenions,
ébahis, devant la fosse commune, ce trou long creusé parmi les oliviers pour
contenir toutes les victimes des deux derniers jours à Jdaydet Artouz, dans la
banlieue de Damas. Un vieillard expliquait à quelqu’un :
        « Nous ne les avons pas enterrés au cimetière pour ne pas être piégés et
pris comme cible. Nous les enterrerons ici, sans cérémonie. Nous en avons assez
de la mort. Ça suffit ! Assez ! »
        Là-bas, nous avions assisté à la descente des cadavres auprès d’autres
cadavres. Quelqu’un s’écria de loin : « Il y a encore un cadavre près du
réservoir. Allons-y ! » Une Suzuki démarra dans cette direction avec deux
jeunes gens à bord.
        Un massacre s’avère être un acte très facile en fin de compte ! C’est ce
que je constatais. Il est très facile de perpétrer des massacres dans notre pays. Il
suffit d’assiéger l’endroit, d’entrer et de tuer les gens. Une balle après l’autre…
pan… pan… c’est tout ! Sans obsèques, sans cortège funèbre. Personne dans les
rues. Les massacres sont ainsi, ils laissent flotter dans l’air des relents aigres de
peur.
        Ce passage fait partie du récit de N. à propos des événements de Jdaydet
Artouz, dont il est l’un des habitants.

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Des cadavres en pyjama, texte de Rosa Yassine Hassan lu par Corinne Jaber et Garance Clavel.

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