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Les dossiers
Elégie 2
Amer Matar
Jeune journaliste et activiste syrien. Arrêté deux fois à Damas pendant la révolution, il a été obligé de quitter la Syrie et il vit actuellement en Allemagne
L’obus a surgi du canon pour percuter le corps de mon ami et je n’ai rien
pu faire pour le sauver. Je me souviens : il avait mal aux dents, nous
avions mal pour lui. Cette nuit-là, Darrar a palpé avec beaucoup de précautions
ma tête blessée et m’a demandé de me reposer encore un peu. Il ferait le guet
d’abord puis je prendrai mon tour pour surveiller les geôliers.
Des menottes aux mains, une blessure à ma tête, une autre à sa bouche. Il
nous était interdit de nous asseoir ou de dormir tant que l’interrogatoire
n’était pas fini. Darrar Mesto était mon partenaire de blessure, de menottes et
de cellule. Aujourd’hui il est mort, son cur s’est arrêté suite à un obus
lancé par un soldat sur la banlieue de Qoudseya. Il a été arrêté quelques jours
avant la fête du ramadan à son magasin où il vendait du fer dans sa petite
ville en rébellion. Il a été tabassé, ses dents ont été cassées, mais il
refusait toujours de complaire aux agents de la sécurité : ovationner à la
gloire du leader. Aujourd’hui, il a été assassiné par l’un de leurs obus, alors
qu’il s’entêtait dans son refus. Dans la cellule, il passait le temps à tresser
des bracelets pour sa femme et pour nous autres, ses compagnons de cellule,
tout en fredonnant des hymnes patriotiques à mi-voix. Enfermés pendant des
semaines, nous avons développé une mémoire commune. Nous n’avions rien d’autre
que notre mémoire et nos rêves. Nous racontions à longueur de journée nos rêves
de la nuit, interprétant et esquissant les rêves des nuits à venir.
J’ai appris à l’accompagner lorsqu’il chantait, je connaissais toutes les
anecdotes de son enfance, je me creusais la tête avec les autres compagnons à
la recherche du plus beau prénom pour son bébé qui naîtra bientôt. Je lui ai
promis un voyage dans la région de l’Euphrate et il m’a promis un plat de chich bourak des mains de sa mère.
Un jour l’enquêteur lui avait demandé : « Qu’est-ce que tu veux
en plus de la liberté ? » Il a répondu : « Je veux mon
oncle. » Ils avaient assassiné le frère de sa mère pendant les massacres
de 1982.
Darrar Mesto avait 29 ans lorsqu’il était parti en Irak pour combattre
l’occupation, il n’avait pas succombé alors, malgré les milliers d’obus.
Aujourd’hui, c’est un obus patriotique qui a transpercé son corps.
Je l’avais retrouvé de nouveau à la prison de Adra, sa blessure s’était
réduite et il avait de nombreuses propositions de prénoms pour son bébé à
venir. Nous demeurions assis dans la cour de la prison, je l’interrogeais sur
les diverses variétés de fer, car je voulais écrire un texte sur notre espace
de vie dans la cellule. Mon ami forgeron avait un cur gros comme un nuage et
une blessure qui saignait toujours. J’aime le destin qui m’a fait croiser ta
route par inadvertance, même si, aujourd’hui, ta blessure est plus grande que
la vie, même si ta dernière station est au cimetière des hommes libres.
Elégie 2 d'Amer Matar texte lu par Corinne Jaber et Garance Clavel