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L'écriture ronge, Amer Matar

mis à jour le 11/01/13  | Page imprimable  | Envoi de la page
mis à jour le 11/01/13

 

 

L’écriture ronge les cadavres de mes amis
Amer Matar

 Jeune journaliste et activiste syrien.  Arrêté deux fois à Damas pendant la révolution, il a été obligé de quitter la Syrie et il vit actuellement en Allemagne

 

 

        Un sentiment d’extrême abattement me tiraille et je ne cesse de me demander : qu’est-ce que je fais ici ? Vais-je leur parler des vivants ou des morts dans mon pays ? Je ne sais.
        En face, Ban Ki-moon évoque le spectre de la mort en Syrie. Tout à l’heure, ce serait à mon tour de parler, depuis une salle voisine du siège du Conseil des droits de l’homme à Genève. Moi le Syrien qui a quitté son pays alors que son pays ne le quitte pas, je suis conscient que tout ce qui a été dit ici, tout ce que je dirai, reste complètement dérisoire.
        Dans quelques heures, le chiffre des victimes des couteaux et des obus atteindra les deux cents personnes tombées en une seule journée dans le hachoir quotidien de notre chair.
        Après cette séance dérisoire, je rentre à l’hôtel et j’écris une élégie en hommage à un ami à qui les obus ont volé le visage. Je la range dans le fichier des élégies sur mon ordinateur. Je suis dégoûté de moi-même. Je suis comme les vers qui se nourrissent des cadavres des morts. J’en ai assez d’écrire à propos de mes amis assassinés et je réfléchis à l’utilité de mon activité depuis le début de la révolution : journaliste auprès des militants sur le terrain, je suis chargé des sessions d’entraînement et des festivals culturels qui persistent à affirmer le caractère pacifiste de la révolution. Mais l’information a-t-elle éloigné le couteau de la gorge d’un seul enfant ? Existe-t-il une seule société au monde qui nous a soutenus après avoir visionné les séquences qui montraient nos villes détruites et nos corps déchiquetés ?
        Les Syriens, qui, auparavant, n’avaient jamais tenu une caméra à la main ni écrit une ligne à propos d’une rencontre ou d’un débat, se sont métamorphosés en photographes, en cinéastes, en journalistes, en recenseurs des morts, des blessés et des destructions ; ils sont animés par l’espoir d’émouvoir l’opinion internationale et d’être secourus. Des milliers de jeunes ont brandi les caméras pour documenter la révolution et nombreux parmi eux ont péri au cours de cette entreprise.
        Après tant de désastres, la mémoire de chaque Syrien s’est transformée en fosse commune où les gens et les lieux sont ensevelis. Je suis conscient de la naïveté qui nous a fait croire au mensonge de l’humanisme de l’Autre.
        Dans les couloirs du métro, de grands écrans diffusent des publicités et des flashes d’information en langue allemande. Les voyageurs les longent à toute allure, les trains passent et, à chaque arrêt, je suis confronté aux scènes d’horreur qui ont lieu en Syrie.
        Les révoltés de mon pays ont réussi à transmettre au monde entier des scènes de drames quotidiens, mais quelle en est vraiment l’utilité alors que les désastres s’amplifient ? Cette question de la pertinence me taraude, je ne peux ni la confirmer ni la réfuter. C’est dérisoire, oui, mais nous ne pouvons rien faire d’autre…
        Je rentre chez moi dans un état de schizophrénie aiguë qui me donne le sentiment d’être un être virtuel ancré dans le film d’horreur syrien que les gens parcourent dans les stations de métro, les forçant à fermer les yeux, comme ils le font face aux publicités qui leur déplaisent.
        Je suis plongé dans un état de schizophrénie et je suis imprégné des relents de poissons qui pourrissent en dehors de leur élément naturel, comme les poissons dans les tableaux de Youssef Abdelké.
        Quelques jours plus tard, je me rends à Bruxelles, un jour où la circulation en voiture y était interdite. Les gens s’amusent et dansent dans les rues. Une question me traverse l’esprit comme un éclair : le régime serait-il tombé dans ce pays ? Je suis obsédé par cette odeur de poissons pourris.
        Dans une petite salle du centre-ville se tient une réunion à propos de la situation en Syrie, en même temps qu’une exposition artistique syrienne. A peine une cinquantaine de personnes âgées occupent la moitié des sièges, les mêmes mots se répètent à propos du grand nombre de victimes, ainsi que les mêmes assertions affirment que la révolution syrienne n’a rien de sectaire. Et pendant que nous ruminons ces paroles, la tête de la petite Fatima se sépare de son corps ; et je continue à rabâcher les liens entre le corps syrien, le couteau et l’obus, l’union des cadavres brûlés avec l’air. Au cours de la séance, une vieille dame m’interroge : « Y a-t-il un risque quelconque si je me rendais à Beyrouth pour assister à un mariage ? » Je tâte ma dépouille : « Il se pourrait que vous ne puissiez pas profiter des réjouissances, madame, car l’air risque de porter les miasmes des cadavres vers les villes voisines. »
        Au cours d’une autre réunion, un vieillard intervient : « Nous craignons pour vous des islamistes. » Et pendant ce temps-là, les couteaux entrent en contact avec d’autres cous…
        Les questions m’enracinent dans la schizophrénie, les relents des poissons du peintre Abdelké ne me quittent plus. Je hais ma voix, je hais toutes mes réponses, comme si ma gorge expulsait les vers qui rongent les cadavres de mes amis.
        De nouveau, le sentiment d’extrême abattement me tiraille, me rejette chez moi, me conduit vers une certitude unique que je ne parviens pas à m’expliquer : la communication est un acte totalement insignifiant lorsqu’un Syrien l’adresse aux autres êtres humains dans le monde.
        Sur Facebook, un ami commence sa causerie par la même devinette, devenue un leitmotiv syrien : « Tu sais qui est mort aujourd’hui ? » Les images de mes amis déferlent en trombe. Mon ami marque une pause pendant laquelle mon cœur parcourt toutes les images, s’arrête sur le visage de ma mère, sur les traits de mon père. Il poursuit enfin : « Abdo al-Masri. » Seigneur ! Un obus est tombé sur sa maison dans les vergers de Mezzé. Il n’est pas mort tout de suite. Il a été conduit à l’hôpital Razi tout proche, mais l’administration a refusé l’admission à mon ami accusé de « terrorisme ». Le ciel l’a accueilli et lui a largement ouvert ses portes.
        Je vais arrêter d’écrire et de croire à tous mes mensonges concernant la pertinence de la communication pour sauver de la torture et de la mort les corps des Syriens. Dérisoire… Dérisoire… Mais disposons-nous d’autre chose que l’image et le certificat de décès comme preuves, à utiliser plus tard, pour entamer des poursuites ?

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 L’écriture ronge les cadavres de mes amis texte d' Amer Matar lu par Corinne Jaber et Garance Clavel.

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