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Les archivistes de la mort ne pleurent pas, Razan Zeitouneh

mis à jour le 03/12/12  | Page imprimable  | Envoi de la page
mis à jour le 03/12/12

 

Les archivistes de la mort ne pleurent pas
Razân Zeitouneh

Avocate. Engagée et militante, elle est une figure de proue de la révolution syrienne et vit actuellement dans la clandestinité en Syrie. Elle tente de constituer la liste exhaustive des victimes de la répression menée par le régime syrien à l’encontre des civils dans le pays

 

                                                                                                   

        Il me faudrait visionner encore plus de séquences de DVD pour vérifier le nom d’un martyr et les détails de son décès… des dizaines, des centaines de séquences doivent être enregistrées et vérifiées chaque jour en vue de constituer les banques de données. En moyenne, il faut compter une minute pour visionner un extrait. Il est possible de voir défiler soixante cadavres en une heure, mais lorsqu’il s’agit de massacres collectifs, les nombres sont multipliés.
        Cadavre après cadavre. Les uns sont enveloppés dans des linceuls, les autres gisent encore par terre, couverts de plaies et de sang, leurs traits exprimant la peur et l’étonnement : est-ce bien toi, Mort ?! D’autres corps semblent endormis, leurs traits sont paisibles et calmes.  D’autres encore sont beaux, leur peau est douce, un léger sourire flotte sur leurs lèvres fermées. Les enfants martyrs bouleversent particulièrement et éternellement notre conscience.
        Les martyres femmes sont très peu présentes dans les séquences visionnées, tu devrais redessiner leurs traits avec ta seule imagination. Les martyres femmes partent en silence sur YouTube. Nous n’avons presque jamais l’occasion d’assister au rituel douloureux des premiers instants de leur disparition.
        Les séquences les plus dures sont celles des martyrs en agonie. Dans ces cas, tu es contraint de respecter leurs derniers instants, de marquer un arrêt sur image avant de passer à une autre vidéo et à un autre document. Tu dois tenir la main de celui qui gît devant toi sur l’écran de ton ordinateur, tu le fixes dans les yeux comme si la douleur t’arrachait les yeux, tu écoutes attentivement son dernier souffle, pour le cas où il prononcerait quelques mots dans cet espace furtif entre la vie et la mort, au cas où il voudrait demander pardon à un être cher ou faire parvenir un message d’amour à sa mère. Peut-être qu’il chante seulement. Tu aimerais prêter l’oreille, mais ceux qui se pressent autour du corps parcouru par les soubresauts de la douleur ne te laissent pas la possibilité de recueillir son message. Ils crient : « Prononce le Témoignage… Prononce le Témoignage ! » Si j’étais à sa place, j’aurais souhaité qu’on me rassure, qu’on me dise que je vivrais encore et encore, que je ferme les yeux sur l’espoir de revenir auprès des miens, que quelqu’un me serre dans ses bas et me caresse les cheveux en silence.
        Le plus dur, c’est que, souvent, ces séquences s’arrêtent juste avant le départ de l’âme, l’agonie demeure dans la mémoire, elle n’atteint jamais la sérénité de la mort.
        Quelques séquences montrent les martyrs en train d’enregistrer un dernier message audiovisuel avant leur mort. Les uns ne contiennent que leurs regards et quelques mots adressés à des proches. Abdel Mouheyden Younes est couché dans l’herbe, à côté de son fusil, il arrache nerveusement les touffes d’herbe. Il nous dit de demander la miséricorde divine pour son âme au cas où il disparaissait, il dit ensuite que sa mère lui manque, nous décelons des larmes dans ses yeux. Mais les héros de l’armée libre ne pleurent pas, aussi, il détourne le visage et demande au photographe d’arrêter de filmer.
        Chaque fois que je me remémore les détails de cette séquence, j’ai envie de pleurer, mais je ne le fais pas, car les archivistes de la mort ne pleurent pas non plus. Ils ne pleurent pas non plus en voyant la séquence concernant l’homme de Rastân, qui court, affolé, portant dans les bras son enfant dont la partie inférieure du corps s’est transformée en squelette du fait d’un projectile « intelligent » qui a laissé intact la tête, permettant au père de reconnaître son petit et de lui caresser les cheveux une dernière fois.
        Les histoires des parents et des enfants sont toute une histoire sur les DVD des martyrs. Une ambiance de lamentations, de jérémiades et de sanglots règne toujours quand la famille est présente : la mère lève les bras au ciel, lance des anathèmes et des prières pour que les assassins de son fils soient privés à leur tour de leurs enfants et les enfants lèvent les bras au ciel priant pour que les assassins connaissent l’absence des parents et qu’ils deviennent orphelins à leur tour.
        L’un des enfants m’a coupé le souffle en affirmant sans cesse que son père n’était pas mort. Son regard fixait les yeux de son père et, comme dans une litanie sans fin, il répétait au cercle de famille que son père était vivant puisqu’il avait les yeux ouverts.
        Quelques-unes des mères nous trompent – ou, du moins, elles essayent. Elles font leurs adieux au fils, impassibles, sans verser une larme, à voix presque inaudible. C’est à croire que la montagne s’exprime par le sommet ou que le précipice s’exprime depuis les profondeurs. Confiant le martyr à Dieu, elles dissimulent leur douleur, je ne sais ni où ni comment. Celles-ci, je les aime beaucoup. Les archivistes de la mort savent bien ce que signifie le fait de ne pas pleurer quand il le faut. A ces instants-là, les plaintes ne constituent-elles pas un droit fondamental, parmi les autres Droits de l’homme, qui est tombé par mégarde des chartes internationales ?
        Les détails de la mort sont infinis, il y en a des milliers dans les milliers des séquences filmées. Les archivistes de la mort que nous sommes ne pleurent pas, ils se contentent d’observer, bouche bée, sourcils froncés. A certains moments ils entendent monter des aboiements du fond de leurs entrailles, ils ne cessent de se demander si ce sont bien eux qui archivent la mort sur les écrans de leurs ordinateurs, avec l’aide de leurs doigts et de leurs yeux, s’ils vont pouvoir redevenir un jour des êtres « normaux », ou si la Mort les a entraînés définitivement sur son isthme.

 

 

Focus sur :

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 Les archivistes de la mort, texte lu par Corinne Jaber et Garance Clavel

 

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