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Les dossiers
Un obus à Homs
Wael M.
Jeune étudiant de Homs. Il a 24 ans et publie des textes sur facebook
Non, je n’ai rien à vous dire à propos de cette ville, tout ce que je
dirai serait très éloigné de la vérité. C’est ce que vous espériez, n’est-ce
pas ? Soyez certains que je n’ai aucune intention de réaliser votre vu.
Je dirai seulement que la ville ressemble à une galette tombée face contre terre
de la table à la cuisine et qu’elle s’est endormie dans l’obscurité. Je dirai
aussi que, pour une quelconque raison, les obus et les bombes fréquentent les
maisons de cette ville quotidiennement. Personne n’en connaît la provenance,
mais tout le monde s’y est habitué en fin de compte. A l’heure de la sieste,
l’enfant continue à jouer alors que ses parents sont peut-être en train de
faire l’amour. Un vieillard meurt à cause de son diabète ou parce que personne
ne s’est occupé de lui. Un instituteur donne une paire de claques à un élève.
Un vendeur triche en faisant ses comptes. Tout, vraiment tout, se passe comme
cela devrait se passer.
Un jour – la nuit ressemble toujours au jour et quelquefois le jour
ressemble à la nuit – un jour, aux portes de la nuit, alors que le père
trempait un bout de pain dans la coupelle d’huile d’olive et s’apprêtait à le
plonger dans la coupelle de thym, alors que les bombardements se faisaient un
peu plus intenses que d’habitude au point de brouiller quelque peu la
transmission de la TV officielle, quelqu’un a dit : « Tu sauras quand
ta maison est touchée par un obus, car tu entendras le sifflement dans l’air
avant que l’obus ne tombe. Si tu es naïf, tu penseras qu’il a touché ta maison
en tombant dans la rue voisine ou dans la maison de ton voisin, mais, tu sauras
sûrement si tu es touché par un obus, tu vacilleras sur tes jambes, tu verras
les pierres tomber, la poussière se réveiller et, avec le temps, en entendant
siffler l’obus, tu apprendras à discerner s’il t’est destiné ou s’il est
destiné à ton voisin. »
C’est ce qui s’est passé alors que le père s’apprêtait à tremper son bout
de pain gorgé d’huile dans la coupelle de thym, il a entendu le sifflement
adressé à sa maison. Il a lancé à voix haute, monocorde, presque indifférente :
« C’est le sifflement ! » tout en se précipitant sous la table
avec le bout de pain toujours à la main.
La mère, qui épluchait un concombre à la cuisine pour le repas du soir,
s’est jetée par terre, l’éplucheur dans une main et le concombre, dont la peau
se détachait encore à moitié, dans l’autre.
La fille, qui achevait les étapes de son enfance à grands pas et
découvrait les merveilles de son corps dans sa chambre, semblait très occupée
lorsqu’elle a entendu le cri du père. Elle s’est hâtée de se recouvrir la tête
avec l’édredon en haletant.
Le père s’est écrié : « Sifflemeeeeeent ! » L’obus
s’était approché, le bruit était devenu terrifiant une fraction de seconde
avant d’exploser. Tout le monde retenait son souffle et… rien ne s’est passé.
Le père est sorti de sous la table, la mère est sortie de la cuisine, la
fille n’est pas sortie de sa chambre, mais ses parents y sont entrés. Ils la
regardaient en train de sortir la tête sous l’édredon avec suspicion. Il y
avait un trou dans le mur de la chambre, mais il n’y avait pas de poussière,
rien qui disait que cet obus est arrivé il y a quelques secondes, comme si le
mur était béant ainsi depuis l’éternité.
Dans un coin obscur de la chambre, dans la prolongation de la ligne du
prétendu obus, ils ont vu sortir quelque chose.
Un gosse de cinq ans s’est levé, il portait des vêtements gris et verts
très usés. Il avait les cheveux hirsutes, une bouche qui n’avait pas été
débarbouillée depuis longtemps, des yeux bleus qui ne ressemblaient à aucun
autre dans cette ville.
L’enfant a traversé la pièce devant la famille, s’est dirigé vers la
salle à manger, s’est installé à table, les yeux fixés sur l’écran de la
télévision.
La mère a continué à éplucher le concombre, puis l’a posé sur la table.
Le père a repris sa place à table, il a mis son bout de pain dans la
coupelle de thym, alors que l’huile avait déjà séché sur le bout de pain.
La fille a arrangé ses vêtements après avoir fini de se caresser, elle a
quitté la chambre.
Le père a mangé la bouchée de zaatar
et a mordu bruyamment dans le concombre.
La mère a ouvert le robinet et s’est rincée rapidement les mains.
La fille a bâillé.
A la télé, une famille souriante est apparue sur un arrière-plan de
forêt. C’était peut-être une publicité.
A cet instant, la mère est arrivée en se séchant les mains à son tablier.
A cet instant, le père a avalé sa bouchée.
A cet instant, la fille a achevé son bâillement.
A cet instant, le gosse a couru vers la télévision et a sauté dans
l’écran.
A cet instant, l’obus a explosé dans la maison.
Un Obus à Homs texte de Wael M lu par Corinne Jaber et Garance Clavel.