Accéder à la page Publics handicapésAller au contenuAller au menuAller à la recherche

Bibliothèque publique d'information - Centre Pompidou

Recherche

Bandeau photos de la BPI

Contenu de la page

Fil d'ariane

Un obus à Homs

mis à jour le 03/12/12  | Page imprimable  | Envoi de la page
mis à jour le 03/12/12

 

 

Un obus à Homs
Wael M.

Jeune étudiant de Homs. Il a 24 ans et publie des textes sur facebook

 

 

        Non, je n’ai rien à vous dire à propos de cette ville, tout ce que je dirai serait très éloigné de la vérité. C’est ce que vous espériez, n’est-ce pas ? Soyez certains que je n’ai aucune intention de réaliser votre vœu. Je dirai seulement que la ville ressemble à une galette tombée face contre terre de la table à la cuisine et qu’elle s’est endormie dans l’obscurité. Je dirai aussi que, pour une quelconque raison, les obus et les bombes fréquentent les maisons de cette ville quotidiennement. Personne n’en connaît la provenance, mais tout le monde s’y est habitué en fin de compte. A l’heure de la sieste, l’enfant continue à jouer alors que ses parents sont peut-être en train de faire l’amour. Un vieillard meurt à cause de son diabète ou parce que personne ne s’est occupé de lui. Un instituteur donne une paire de claques à un élève. Un vendeur triche en faisant ses comptes. Tout, vraiment tout, se passe comme cela devrait se passer.
        Un jour – la nuit ressemble toujours au jour et quelquefois le jour ressemble à la nuit – un jour, aux portes de la nuit, alors que le père trempait un bout de pain dans la coupelle d’huile d’olive et s’apprêtait à le plonger dans la coupelle de thym, alors que les bombardements se faisaient un peu plus intenses que d’habitude au point de brouiller quelque peu la transmission de la TV officielle, quelqu’un a dit : « Tu sauras quand ta maison est touchée par un obus, car tu entendras le sifflement dans l’air avant que l’obus ne tombe. Si tu es naïf, tu penseras qu’il a touché ta maison en tombant dans la rue voisine ou dans la maison de ton voisin, mais, tu sauras sûrement si tu es touché par un obus, tu vacilleras sur tes jambes, tu verras les pierres tomber, la poussière se réveiller et, avec le temps, en entendant siffler l’obus, tu apprendras à discerner s’il t’est destiné ou s’il est destiné à ton voisin. »
        C’est ce qui s’est passé alors que le père s’apprêtait à tremper son bout de pain gorgé d’huile dans la coupelle de thym, il a entendu le sifflement adressé à sa maison. Il a lancé à voix haute, monocorde, presque indifférente : « C’est le sifflement ! » tout en se précipitant sous la table avec le bout de pain toujours à la main.
        La mère, qui épluchait un concombre à la cuisine pour le repas du soir, s’est jetée par terre, l’éplucheur dans une main et le concombre, dont la peau se détachait encore à moitié, dans l’autre.
        La fille, qui achevait les étapes de son enfance à grands pas et découvrait les merveilles de son corps dans sa chambre, semblait très occupée lorsqu’elle a entendu le cri du père. Elle s’est hâtée de se recouvrir la tête avec l’édredon en haletant.
        Le père s’est écrié : « Sifflemeeeeeent ! » L’obus s’était approché, le bruit était devenu terrifiant une fraction de seconde avant d’exploser. Tout le monde retenait son souffle et… rien ne s’est passé.
        Le père est sorti de sous la table, la mère est sortie de la cuisine, la fille n’est pas sortie de sa chambre, mais ses parents y sont entrés. Ils la regardaient en train de sortir la tête sous l’édredon avec suspicion. Il y avait un trou dans le mur de la chambre, mais il n’y avait pas de poussière, rien qui disait que cet obus est arrivé il y a quelques secondes, comme si le mur était béant ainsi depuis l’éternité.
        Dans un coin obscur de la chambre, dans la prolongation de la ligne du prétendu obus, ils ont vu sortir quelque chose.
        Un gosse de cinq ans s’est levé, il portait des vêtements gris et verts très usés. Il avait les cheveux hirsutes, une bouche qui n’avait pas été débarbouillée depuis longtemps, des yeux bleus qui ne ressemblaient à aucun autre dans cette ville.
        L’enfant a traversé la pièce devant la famille, s’est dirigé vers la salle à manger, s’est installé à table, les yeux fixés sur l’écran de la télévision.
        La mère a continué à éplucher le concombre, puis l’a posé sur la table.
        Le père a repris sa place à table, il a mis son bout de pain dans la coupelle de thym, alors que l’huile avait déjà séché sur le bout de pain.
        La fille a arrangé ses vêtements après avoir fini de se caresser, elle a quitté la chambre.
        Le père a mangé la bouchée de zaatar et a mordu bruyamment dans le concombre.
        La mère a ouvert le robinet et s’est rincée rapidement les mains.
        La fille a bâillé.
        A la télé, une famille souriante est apparue sur un arrière-plan de forêt. C’était peut-être une publicité.
        A cet instant, la mère est arrivée en se séchant les mains à son tablier.
        A cet instant, le père a avalé sa bouchée.
        A cet instant, la fille a achevé son bâillement.
        A cet instant, le gosse a couru vers la télévision et a sauté dans l’écran.
        A cet instant, l’obus a explosé dans la maison.

 

 

Focus sur :

Ecouter la lecture

Un Obus à Homs texte de Wael M lu par Corinne Jaber et Garance Clavel.

 

<p>Flash n&#039;est pas install&eacute;</p>