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Des enfants dans la ville

À hauteur d’enfant, la ville peut être effrayante et la compréhension des risques complexe, dans un espace public saturé de déplacements motorisés, bruyant, pollué et dangereux pour les piétons. Entre parcours sécurisés et espaces dédiés, comment la ville s’adapte-t-elle aux perceptions des plus jeunes ?
Enfant sur une aire de jeu
Freestocks-photos pour Pixabay [CC0]

Sécuriser les déplacements

Les enfants expérimentent la ville et accèdent à l’autonomie progressivement, par la répétition d’un trajet qui a pour étapes des lieux familiers : la maison, l’école, l’aire de jeu, le conservatoire… et toujours accompagnés. Ce parcours est jalonné de feux rouges, de panneaux d’interdiction, et d’autres dispositifs destinés à réguler l’espace public et à faciliter la surveillance des parents. La sécurité est souvent le seul besoin de l’enfant pris en compte dans les projets d’aménagements urbains. Une aire de jeux colorée, en retrait de la rue, certifiée aux normes en vigueur, rassurera les parents et masquera efficacement le peu de cas que l’on fait de l’enfant dans le reste de la ville.

En effet, cette ville, que le sociologue Marc Breviglieri nomme la « ville garantie », s’oppose à la nature des plus jeunes. L’enfant interfère avec son environnement par le jeu et les sens. C’est ainsi qu’il se l’approprie et qu’il se construit. Une bande de pavés devient un pont suspendu au-dessus d’un océan de lave, une grille de métro, l’antre d’un dragon maléfique et la poubelle abandonnée une formidable cachette. Proposer uniquement des usages rationnels de l’espace public à un enfant complexifie son processus d’appropriation et de compréhension de la ville. De plus, cela revient à brider sa créativité et sa curiosité et à entraver son développement.

Construire la ville du point de vue de l’enfant

Dès les années quarante, l’architecte américain Louis Kahn, inquiet de l’importance que prenait la circulation automobile, a placé l’enfant au cœur de ses projets. Pour lui, la rue est un lieu d’apprentissage de l’espace social et l’enfant un habitant de l’espace urbain, actif et exigeant. Louis Khan a donc cessé d’aménager les espaces dédiés à un usage unique et les a conçus pour permettre la polyvalence et favoriser les relations entre usagers.

L’architecte français Émile Aillaud a quant à lui réalisé dans les années soixante le vaste habitat social La Grande Borne à Grigny. Aujourd’hui tristement célèbre pour ses violences urbaines, ce projet utopique devait être la cité des enfants avec ses nombreux espaces ludiques, ses refuges propices à l’isolement et à la recherche de soi, ses façades colorées. Les appartements dominant les espaces de plein-air, les parents pouvaient surveiller leur progéniture à distance.

Plus près de nous, les réflexions sur la ville durable et écologique tendent à remettre de l’humanité dans les relations urbaines. La piétonnisation, la végétalisation de la ville et la création de jardins partagés créent de nouveaux espaces dans lesquels échanges et découvertes sont favorisés. Ils sont devenus des terrains de jeux pour les enfants : sans usages parfaitement définis, ils sont ouverts à la spontanéité et à l’imprévu.


Fabienne Charraire, Bpi
Article initialement paru dans de ligne en ligne n°29
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