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Interview
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Des villes masculines

Une femme marche devant un immense mur en brique
Pexels pour Pixabay
Dans son ouvrage Des villes faites par et pour les hommes, Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre et maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne, montre comment la ville renforce les inégalités entre hommes et femmes. Dans cet entretien, il nous explique les mécanismes à l’œuvre dans un espace urbain dominé par la culture masculine, et appelle à davantage d’égalité.

En quoi peut-on dire que la ville est un espace genré?

Dès l’enfance, garçons et filles n’ont pas la même incitation à partager l’espace public : on considère que le dehors est le lieu naturel des garçons, qui ont besoin de se défouler, tandis que le dedans est réservé aux filles, avec l’idée, déjà, d’une forme d’assignation aux tâches domestiques. Tout est fait pour que la ville soit agréable aux hommes ; les infrastructures sportives, par exemple, comme les terrains de football, les skateparks ou les grands stades, leur sont majoritairement dédiées. On ne retrouve pas l’équivalent pour les femmes.

Cette prédominance masculine se manifeste partout : 94 % des rues ou des espaces publics portent le nom d’un homme. Quand les femmes sont représentées dans la ville, elles sont un ornement, un corps nu ou légèrement voilé sur des frises, des fontaines ; il en va de même pour l’affichage publicitaire ou certains graffitis sexistes. La ville est décorée pour le plaisir des yeux des hommes. Si au lieu de dire « les habitants », on dit « les habitantes », on voit bien que l’on décrit un espace complètement différent et inégalitaire.

Comment les femmes pratiquent-elles la ville ?

La mobilité des femmes dans la ville est contrainte par deux choses inhérentes à la condition féminine : d’abord le fait d’être des objets sexualisés, ensuite leur assignation toujours importante aux tâches familiales et ménagères. En étudiant la mobilité des ménages, on se rend compte que dans la majorité des cas, ce sont les femmes qui accompagnent les enfants, les personnes âgées ou en situation de handicap. Elles sont plus chargées que les hommes par les tâches domestiques.

La seconde particularité, largement partagée, c’est un grand sentiment d’insécurité : les femmes sont angoissées par la ville la nuit. Si elles doivent sortir tard le soir, elles prennent leurs précautions, font attention à leur tenue, à leur trajet, préviennent des copains, rentrent en voiture ou en taxi pour éviter les transports en commun.
 
Des jeunes hommes jouent au football la nuit dans un stade
Fancycrave pour Unsplash

Quelle est la responsabilité des politiques publiques ?

Les villes sont un héritage du passé que l’on ne peut pas entièrement changer, mais elles continuent de se construire comme espace masculin et patriarcal. En analysant le budget genré des villes, on constate que 75 % des budgets publics destinés aux jeunes profitent aux garçons, à commencer par les équipements de loisirs. D’autres pratiques, comme les musiques urbaines ou le street art, participent de cette continuité, celle de l’infériorisation et de la sexualisation du corps des femmes. Ce constat est également manifeste dans les programmations culturelles. Par exemple, les dix opéras les plus joués dans le monde racontent tous des meurtres de femmes, avec des mises en scène de plus en plus crues. Peut-on, au nom de l’art, cautionner des productions machistes, sexistes, violentes ? Est-ce normal que 80 % de l’argent du ministère de la Culture profite à des créateurs masculins ? Nous avons besoin d’une réflexion éthique et esthétique sur ces sujets.

Que pensez-vous des espaces réservés aux femmes ?

Quand on parle de non-mixité féminine, il faut d’abord s’interroger sur la non-mixité masculine et sur les effets délétères que produit l’entre-soi masculin. C’est plutôt ça le problème ! Dans des travaux que j’avais réalisés, notamment sur le sport, la mixité était souvent un désir de femmes, contrairement aux hommes qui n’y étaient pas du tout favorables. Sur ces terrains de domination masculine que sont les skateparks ou les stades, il faut bien, à un moment, faire une place aux femmes.

En imposant des journées banalisées non-mixtes, on a pu constater que les filles reprenaient confiance, se réappropriaient peu à peu l’espace accaparé par les garçons, et pouvaient s’imposer à performances égales. Donc, on voit bien que la non-mixité féminine est l’un des chemins vers l’égalité entre femmes et hommes dans la ville. C’est la lutte contre la non-mixité masculine qui devrait être une préoccupation éducative générale !

En quoi la ville durable creuse-t-elle les inégalités ?

Il faut comprendre que la voiture, que l’on tend à supprimer des centres-villes depuis une dizaine d’années, a été un formidable outil d’émancipation pour les femmes. Elle a rendu compatible l’accès à l’emploi, l’accompagnement des enfants et l’approvisionnement du ménage, des activités encore trop peu partagées avec les hommes au sein des familles. Aujourd’hui, la piétonnisation des villes est catastrophique pour beaucoup de femmes, à qui l’on ne propose pas de solutions alternatives satisfaisantes.

Dans les enquêtes que nous avons menées sur les usages du vélo, de la marche à pied et des transports en commun, c’est toujours la même chose qui ressort : l’inconfort. La ville agréable que l’on nous promet, où l’on peut tranquillement flâner et boire un verre à la terrasse d’un café, ce n’est pas la ville des femmes, c’est celle des hommes.

À quoi ressemblerait une ville inclusive ?

On connaît des villes inclusives. Je cite régulièrement Vienne, en Autriche. Depuis vingt ans, la ville a mis en place une politique d’égalité hommes-femmes, à commencer par des organismes paritaires, des budgets genrés et un travail sur le design urbain. Il y a une véritable réflexion sur les circulations et leurs obstacles, l’éclairage public, la lutte contre le harcèlement dans les transports.

Les élues sont plus sensibles aux enjeux de vulnérabilité dans la ville, de partage et d’aménagement des espaces publics, loin d’un urbanisme masculiniste surplombant. Ce souci des autres dans la ville va de pair avec un changement de regard : envisager la ville avec les yeux des autres, c’est envisager une ville démocratique et inclusive.

Propos recueillis par Floriane Laurichesse, Bpi
Article initialement paru dans de ligne en ligne n°29
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