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L'étalement urbain, un héritage en mutation

L’exode rural et la croissance démographique sont les causes les plus connues de l’étalement urbain, dont résultent des étendues de lotissements pavillonnaires en périphérie des villes et des villages. Or, l’étalement résidentiel continu n’est qu’un aspect du phénomène. Sylvaine Glaizol, architecte et urbaniste, directrice adjointe du Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de l’Hérault, analyse les causes et les manifestations de ce défi d’urbanisme contemporain.

Un urbanisme de zonage

Différents types d’étalement urbain ont été facilités en France depuis environ quatre décennies par des politiques urbaines communales fractionnées, voire concurrentielles. Ces politiques locales se sont elles-mêmes adossées à des directives qui ont favorisé un urbanisme de zonage, c’est-à-dire un urbanisme qui découpe les périphéries en tranches affectées à des activités spécifiques : zones résidentielles, zones commerciales, zones d’activités, zones industrielles, etc. Ainsi, s’est développé un paysage constitué de collages entre lotissements pavillonnaires, grandes surfaces commerciales, bâtiments d’activités, voies rapides, rocades, ronds-points et impasses.

L’étalement résidentiel, quant à lui, varie selon les catégories sociales visées par le secteur à urbaniser. Cela se traduit par des cadres de vie disparates, en fonction de densités calées sur le marché immobilier. Une part importante d’urbanisation diffuse liée à la vente parcelle par parcelle, sans organisation préalable, s’associe au phénomène. Il en résulte une diversité de situations selon les contextes.

La dynamique démographique étant plus particulièrement importante autour des métropoles et des secteurs littoraux, l’étalement urbain y impacte plus fortement les communes périurbaines. Dans le sud de la France, le phénomène est accentué par l’héliotropisme, c’est-à-dire l’attirance pour les régions ensoleillées.

 

zone commerciale aux abords d'une zone résidentielle
Jean-Louis Zimmermann [ CC-BY-2.0], via FlickR.

Des villes à la campagne

L’accroissement démographique et l’attractivité des villes ne sont pas les seuls facteurs qui provoquent l’étalement. Ainsi, le développement du marché de l’automobile et celui des infrastructures routières favorisent la mobilité de la population. Le marché de la maison individuelle et les rêves que celle-ci sous-tend – être propriétaire, disposer d’un jardin, éviter les nuisances de la concentration urbaine, habiter un environnement sécurisé, être dans un entre-soi, etc. – trouvent là les conditions d’un essor. D’autres tendances contribuent au phénomène, comme celui des familles recomposées ou monoparentales. Les mètres carrés par habitants augmentent et provoquent un « desserrement urbain ».

La difficulté de se loger « en ville », les prix immobiliers élevés, le coût du foncier prohibitif encouragent la recherche d’un habitat accessible, là où le foncier est disponible et les taxes moins élevées. Ainsi, les acheteurs n’hésitent pas à s’éloigner d’un lieu de travail en relativisant l’impact financier ou la fatigue provoqués par des trajets quotidiens.

Les communes périurbaines et rurales basent leur développement sur un urbanisme qui privilégie la maison individuelle en milieu de parcelle. Dans certains secteurs, agriculteurs, viticulteurs, trouvent là une occasion de vendre des terres en déprise, qui ne sont plus cultivées. Par ailleurs, il est moins coûteux d’urbaniser de nouveaux terrains que de « recycler » l’existant, notamment en raison des contraintes engendrées par la réhabilitation de tissus anciens. Ainsi, continu ou diffus, l’étalement urbain concerne aujourd’hui l’ensemble du territoire français. Il propose un environnement rapidement constitué, aux densités variables mais globalement faibles. Son impact remet en question les particularités des villes et villages issues d’un long processus de sédimentation. Ce paysage est avant tout le résultat d’un aménagement modelé pour et par la circulation automobile.

Une urbanisation rapide qui fragilise

Les conséquences ne sont pas seulement paysagères, mais également économiques, sociales et environnementales : elles interrogent nos modes de vie. Les coûts publics induits en réseaux, équipements, gestion quotidienne ne sont pas toujours anticipés. Les coûts individuels sont aussi significatifs : endettements, budgets affectés aux déplacements élevés, etc. Cette urbanisation rapide a fragilisé des équilibres écologiques en augmentant l’artificialisation des espaces. La consommation de terres agricoles, considérées comme nourricières, est dénoncée; l’augmentation spectaculaire des déplacements automobiles qui génère une pollution croissante aussi. L’offre en extension urbaine entraîne quant à elle la désertification des centres-villes qui tendent à se paupériser.

Au-delà de ces conséquences, la question centrale est celle de l’offre de logements. Ce mouvement a généré une offre monospécifique, celle de la maison individuelle isolée – au mieux jumelée – en milieu de parcelle, qui ne répond pas aux demandes de logements déposées par les habitants, en fonction de leur situation familiale et de leurs ressources, auprès des mairies en milieu périurbain et rural. Ce mode de vie, choisi ou subi par des populations aux revenus modestes, se révèle embarrassant pour les municipalités.

Aujourd’hui, cette urbanisation en rupture avec les formes de la ville historique dense est un héritage que les politiques publiques tentent de maîtriser. La lutte contre l’étalement urbain est devenue leur leitmotiv afin de préserver les paysages et la biodiversité. Les enjeux largement identifiés réorientent ces politiques qui, néanmoins, ne parviennent pas encore à endiguer le phénomène. De nombreuses mesures pour limiter l’étalement (lois, planifications coordonnées, initiatives locales, etc.) mentionnent la nécessité d’une consommation économe de l’espace et proposent des densités acceptables. Les projets favorisent le renouvellement urbain et le réinvestissement des centres ou de secteurs peu denses mais bien desservis. Le développement des transports en commun doit répondre aux besoins des habitants. L’évolution des pratiques individuelles en matière de déplacement – vélo, co-voiturage, télétravail –, les changements de modes de consommation et plus largement les aspirations des habitants laissent entrevoir une mutation progressive, lente car complexe, de ces pans d’urbanisation.


Sylvaine Glaizol, architecte et urbaniste
Article initialement paru dans de ligne en ligne n°29
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