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Analyse

Compte-rendu de lecture : Comprendre le génocide des arméniens, 1915 à nos jours

Il y a cent ans, l’Empire ottoman, dirigé par le régime Jeune-Turc, perpétrait le premier génocide du 20e siècle, celui des arméniens.
En 1915 et 1916, à la faveur des violences et des troubles engendrés par la Première Guerre mondiale, dans laquelle l’Empire ottoman s’engage aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, l’extermination de la population arménienne est en effet méticuleusement programmée et organisée.
Guidé par une idéologie nationaliste radicale, le Comité Union et Progrès, au pouvoir depuis 1908, rêve d’un État purifié de ses populations non-musulmanes. Cette politique est exacerbée par les défaites militaires successives qui ont vu les territoires ottomans se réduire tout au long du 19e siècle. Détruire les arméniens, c’est retrouver une nation turque toute puissante débarrassée de ses “traîtres” et de ses “ennemis intérieurs”. Un million cinq cent mille arméniens sont donc massacrés en l’espace de quelques mois. 
 

Cent ans plus tard, alors que le génocide est encore l’objet de dénis, de censures et de manipulations historiographiques, l’ouvrage Comprendre le génocide des arméniens : 1915 à nos jours, publié cette année chez Tallandier, est une lecture nécessaire .

Par ce récit à trois voix, les historiens Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond H. Kévorkian examinent la méthodologie génocidaire et l’idéologie fanatique des Jeunes-Turcs au pouvoir. Ils racontent aussi un siècle de débats, d’articles et d’ouvrages publiés autour de ces massacres : objet sensible au coeur d’enjeux diplomatiques complexes, l’histoire de l’extermination des arméniens est, aujourd'hui encore, niée ou altérée.
Comprendre le génocide des arméniens : 1915 à nos jours est nécessaire à la compréhension de ces violences de masse et à la perpétuation de leurs mémoires.

À lire la critique de Vicken Cheterian dans le Monde Diplomatique, le dossier sur le centenaire du génocide arménien sur le site de RFI et la chronologie sur l'Encyclopédie en ligne des violences de masse


"La destruction des arméniens ottomans" 
par Raymond H. Kévorkian 


Dans cette première contribution, l’historien Raymond H. Kévorkian éclaire le contexte ottoman. 

Carrefour géographique et culturel sans égal, l’Empire ottoman est l’un des plus vastes et des plus anciens du monde moderne. Mosaïque de peuples, de langues et de croyances, il voit cohabiter les trois grands monothéismes, bien que le pouvoir politique soit clairement aux mains des turcs musulmans, population majoritaire de l’Anatolie originelle.
Raymond H. Kévorkian décrit le génocide de 1915, non comme un évènement isolé, mais comme l’apogée de massacres anti-arméniens, déjà perpétrés sous le règne du sultan Abdülhamid II entre 1894 et 1896, et de mesures discriminatoires. La “Sublime Porte” instaure en effet au 19e siècle une politique de confiscation des propriétés foncières arméniennes, notamment dans les provinces orientales de l’Empire : les paysans arméniens s’appauvrissent et leur terroir se désagrège. Les tensions locales entre communautés s’exacerbent.
En 1908, l’arrivée au pouvoir du mouvement réformateur Jeune-Turc et la chute du sultanat portent les espoirs des populations non-musulmanes de l’Empire. Des élus arméniens, grecs ou bulgares entrent à la Chambre des députés
Les avancées démocratiques sont malheureusement de courte durée : en 1909, la ville d’Adana voit sa population arménienne massacrée et ses quartiers chrétiens saccagés, malgré une résistance organisée.  
 
Quartier chrétien d'Adana
Destruction du quartier chrétien d'Adana, 1909 - [CC-PD-Mark] via Wikimedia Commons 


Très vite, l'orientation politique du Comité Union et Progrès (CUP) se radicalise. Il revendique le caractère “turc” de l’Anatolie et la prépondérance de “l’élément musulman” dans la construction de la nation. La perte des territoires balkaniques de l’Empire, en 1912-1913, incite le gouvernement ottoman à fanatiser son discours. Une dictature s’instaure, menée par un parti - état unique. L’opposition est éliminée.
L’entreprise exterminatrice est en marche. L’entrée en guerre des ottomans, qui créée les conditions d’impunité propices à la destruction des éléments non turcs de l’Empire, favorise les violences de masse à l’encontre des populations civiles. Le CUP organise des pogroms et des déplacements de populations grecques, extermine les assyriens, chaldéens et syriaques, décapite l’intelligentsia arabe, déporte des dizaines de milliers de juifs, réprime les kurdes. La destruction des arméniens est elle aussi programmée.   

La propagande unioniste se propage et essentialise la figure de l’arménien, accusé de collaborer avec l’ennemi russe. Peuple politisé et militant, les arméniens sont en effet portés par des partis d’inspiration révolutionnaire et socialiste. 
D’une volonté initiale de déportation, la politique ottomane à l’égard de cette minorité chrétienne se transforme en extermination totale. Processus complexe auquel de nombreux acteurs étatiques et paramilitaires prennent part, le massacre des arméniens est rapide et d’une redoutable efficacité : élimination des élites économiques et intellectuelles de Constantinople, exécution sommaire des hommes, déportations. Ces marches mortifères symbolisent toute la cruauté de l’entreprise génocidaire ottomane : voyageant à pied, les arméniens sont poussés à marcher de l’aube au crépuscule, en empruntant des routes de montagne, sans qu’aucun ravitaillement ne soit organisé. Au fil des jours, les morts s’amoncellent : seuls 15 à 20% des déportés arrivent dans les camps de relégation, en Syrie ou en Mésopotamie, où la maladie, la malnutrition ou les massacres ont raison des survivants.
L’enlèvement de jeunes femmes et d'enfants, vendus sur des marchés ou adoptés par des familles musulmanes, contribuent également à décimer les convois, et à détruire l'identité arménienne.

Seule l’entrée des troupes alliées en territoire ottoman met fin à ces massacres de masse.   
 
arménienne
Arménienne, Ararat. Mission G. Bapst, 19e siècle. Société de Géographie / Gallica 

"Les fondements idéologiques, politiques et organisationnels de la destruction"
par Hamit Bozarslan


Cette seconde contribution, proposée par l’historien et politologue Hamit Bozarslan, interroge alternativement le temps long et le temps court ottomans, et s’intéresse à l’univers intellectuel et idéologique des bourreaux.

Les unionistes, héritiers du régime absolutiste du sultanat malgré leurs discours réformateurs, contribuent à radicaliser la société ottomane et à précipiter sa chute. Fortement influencés par une Europe travaillée par des mouvements nationalistes extrêmes, mais encore dominée par des gouvernements libéraux, ils dirigent le premier parti nationaliste à accéder au pouvoir.
Imprégnés de darwinisme social, ils considèrent impossible la coexistence dans l’Empire de différentes communautés humaines, vouées à s'entre-tuer comme les espèces dans le monde animal. Idéologues panturquistes, ils légitiment le génocide en évoquant la répression dont seraient victimes les musulmans, "nation prolétarienne" et "misérable" de l'Empire ottoman, et la "domination des arméniens", supposément favorisés par leur position économique avantageuse et par le soutien des puissances chrétiennes européennes. 

Hamit Bozarslan évoque ensuite les responsabilités génocidaires.
La décision, la légitimation et l'organisation des déportations et des massacres sont imputables aux unionistes à la tête du gouvernement, menés par les hommes forts du régime : le 
ministre de l’Intérieur, Mehmed Talât, celui de la Guerre, Ismaïl Enver, ainsi que Cemal Pacha ou le Dr Ahmed Nâzım. 
La mise en oeuvre du génocide est confiée à une organisation paramilitaire, l'Organisation spéciale, aidée par les agents de l'Etat, mais aussi par des prisonniers libérés prématurément et embrigadés pour l'occasion.
Si des milices urbaines ou rurales, sous la supervision des autorités ottomanes, participent également aux massacres, notons que la population civile turque s'est tenue à l'écart des exactions et n'a pas oeuvré au génocide de manière spontanée et autonome.  

 


"Le génocide des arméniens, une histoire mondiale"
par Vincent Duclert

 

Vincent Duclert analyse enfin l’histoire de la prise de conscience, de la reconnaissance et de la négation du génocide arménien.

Enjeu politique, juridique, historique et diplomatique majeur, l’extermination des arméniens ottomans est très vite devenue un objet d’étude sensible et controversé.
Les réactions violentes que son évocation suscite, la multiplicité des récits et le combat mené par les arméniens depuis les années 1960 pour la qualification rétrospective de génocide empêchent le deuil d’un peuple pourtant saturé de mémoire.

Paradoxalement, le récit des massacres fut très vite renseigné, étayé, diffusé.
Déjà, les tueries de 1894-1896, perpétrées sous le règne du sultan
Abdülhamid II, suscitent une forte mobilisation en Occident. En France, des intellectuels et des politiques de tous bords s’engagent pour la cause arménienne : Ernest Lavisse, Anatole France, Georges Clemenceau ou encore Jean Jaurès.

caricature du "sultan rouge"
Caricature du "sultan rouge" Abdülhamid dans "Le Rire", 1897. [CC-PD-Mark]  via Wikimedia Commons

En 1915, l’Empire ottoman est encore une grande puissance diplomatique et favorise la présence de communautés occidentales pour les besoins de son développement. De nombreux étrangers vivent sur son territoire. Ils travaillent pour des congrégations enseignantes, des organisations caritatives, des établissements religieux, hospitaliers et universitaires, des journaux, des représentations diplomatiques. Ces personnels occidentaux deviennent les premiers témoins du génocide. Leurs articles et leurs missives éveillent les opinions publiques américaines et européennes. L'ambassadeur américain Henry Morgenthau, notamment, déploie une grande énergie à recueillir l’information et à prévenir son gouvernement de l’extrême gravité de la situation.
A cette même époque, le développement de la photographie permet l’accumulation de preuves irréfutables sur les massacres en cours.

Photo de Henry Morgenthau
Cadavres d'Arméniens : photo prise par l'Eglise apostolique arménienne et transmise à Henry Morgenthau, 1915, près d'Ankara. [CC-PD-Mark] via Wikimedia Commons

La guerre terminée et le désastre constaté, le pouvoir Jeune-Turc est dissout. Malgré la tenue, à Constantinople, d'un procès contre les responsables unionistes, la Turquie et l'Occident renoncent au processus de réparation. L'oubli des massacres et l'indifférence pour le sort des survivants devenus apatrides sont à l'ordre du jour. L'arrivée au pouvoir d'un nouvel homme fort, Mustafa Kemal, scelle l'effacement historique du génocide arménien : la reconstruction du pays passe par l'édification d'un État-nation fort et homogène. Les revendications des minorités doivent être passées sous silence. Le discours anti-arménien devient même constitutif de l'élément politique. Preuve en est : le nouveau pouvoir déplace, en 1923, la capitale de la Turquie de Constantinople à Ankara, en plein coeur de l'Anatolie, territoire historique des arméniens.   

Le déni du génocide par l'
État turc s'organise et se complexifie au cours des décennies suivantes.
Le volontarisme diplomatique du gouvernement de Mustafa Kemal et de ses successeurs, ainsi que l'image très positive d'une Turquie laïque et moderne véhiculée en Occident, empêchent toute évocation du massacre des arméniens ottomans. En 1934, la diplomatie turque obtient même du Département d'Etat américain l'abandon par le studio de cinéma MGM du projet d'adaptation du roman de l'écrivain Franz Werfel, Les Quarante jours de Musa Dagh. Cette oeuvre, qui tient une place centrale dans la mémoire arménienne, est évoquée ici

Ce n'est qu'à l'occasion du cinquantième anniversaire de 1915 que la mémoire arménienne trouve enfin son expression publique. Le discours officiel turc vacille face au développement et à la médiatisation d'une histoire scientifique. Ankara organise des ripostes intellectuelles autour de l'idée d'un complot contre la Nation, orchestré par de puissants lobbies arméniens étrangers. A partir de 1975, les assassinats de diplomates turcs par des militants armés de la cause arménienne renforcent cette thèse aux yeux de l'opinion publique internationale.


L'entreprise négationniste atteint également les courants scientifiques et historiographiques.
Fort de moyens financiers importants, l'ambassade turque aux Etats-Unis finance des chaires universitaires et légitime ainsi des idéologues. Ankara investit des sommes colossales dans des organismes de recherche ou dans des think thanks. L'évolution de la pensée et du discours du turcologue de réputation mondiale Bernard Lewis symbolise cette influence redoutable. Alors qu'il qualifie en 1962 dans son ouvrage de référence L'Emergence de la Turquie moderne le génocide arménien de "terrible holocauste", il modifie radicalement son approche dans les éditions suivantes. 

La mémoire scientifique du génocide s'affine néanmoins en Occident avec l'approfondissement de la méthode historique, l'apport des sciences sociales ou la réflexion multidisciplinaire conduite par des revues comme Etudes arméniennes contemporaines ou Histoire de la Shoah

En Turquie également, le discours historiographique évolue. Des chercheurs parviennent à s'émanciper du dogme négationniste et engagent des travaux pointus sur le génocide et les responsabilités unionistes. Dans ce domaine, l'historien Taner Akçam est certainement un précurseur. Emprisonné et contraint à l'exil, il ouvre néanmoins la voie au renouveau scientifique de la recherche turque. De grands colloques s'organisent. Des universitaires de plus en plus nombreux fissurent le discours officiel.

La société civile s'éveille aussi à la connaissance des massacres de 1915, notamment grâce à l'écrivain Orhan Pamuk ou au journaliste Hrant Dink, qui révèle brusquement la présence d'ascendantes arméniennes dans de nombreuses familles turques (ces "restes de l'épée" étaient évoqués dans l'émission de radio "Sur les docks", en avril 2015). Assassiné en 2007, il contribue fortemment à lever le tabou arménien en Turquie. 

En dépit de la répression accrue du régime actuellement au pouvoir, la société turque engage et affirme aujourd'hui une réflexion approfondie sur le génocide de 1915. 

 

 
Comprendre le génocide des arméniens : 1915 à nos jours
Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond H. Kévorkian
Tallandier, Paris, 2015. 

A la Bpi, niveau 3. 957.1 BOZ
 
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