0   Commentaires
Article
Appartient au dossier :

Vérité et hors champs

/files/live/sites/Balises/files/Images/Histoire/JFK_aymeric/758px_funeral_1963.jpg
Funérailles de JFK au Capitole, novembre 1963. National Archives, domaine public.

Dallas, 22 novembre 1963, 12h30. Les Etats-Unis perdent leur président et les espoirs de changement que celui-ci incarnait. Plus encore, ils perdent confiance en leurs institutions et leur candeur face aux images. Jackie Kennedy oganise des obsèques nationales le 25 novembre 1963,  retransmises en direct par les télévisions du monde entier. La veuve du président souhaite faire entrer son mari dans la légende des grands présidents de la nation. Par sa mort, John Kennedy passe ainsi du statut de vitrine de l'american way of life à celui de jeune héros tombé pour une noble cause. Image romantique renforcée ensuite par l'assassinat de son frère Robert et les différents malheurs survenant dans la famille.

Les images des 250.000 personnes suivant le cercueil, le million de citoyens rendant leur dernier hommage, le petit John-John faisant le salut militaire : autant de séquences entrant immédiatement dans la mémoire du XXe siècle. Passée l'émotion de ce spectacle planétaire, la société américaine entre dans l'ère du soupçon. En ce sens, le film amateur de l'assassinat tourné en direct par un certain Abraham Zapruder, fabricant de vêtements, est sans doute davantage un moment clé de l'histoire des Etats-Unis que les nombreux films et photographies des obsèques.

Tourné en format super 8, ce plan séquence de 26 secondes bouleverse la vision que les Américains ont de leur pays. Si le film est diffusé pour la première fois au public lors de l'émission Good night America en 1975 sur la chaïne ABC - soit douze ans après les faits, trente de ses photogrammes sont cependant publiés en noir et blanc le 29 novembre 1963 par Life Magazine, à qui Zapruder a vendu les droits. En France, Paris Match diffuse certaines de ces images dans le numéro 765 du 07 décembre 1963.
 

Visionner le film Zapruder 


Assassinat Kennedy - Zapruder par novosibirsk

Du soupçon à la critique

Jalousement gardé par les autorités, le film de Zapruder n'explique pourtant rien du meurtre. Comme le note le critique Jean-Baptiste Thoret, auteur de 26 secondes, l'Amérique éclaboussée : l'assassinat de J.F.K et le cinéma américain, ces 26 secondes introduisent un doute durable dans l'opinion publique vis-à-vis, d'une part, de l'adéquation entre le visible et le réél, et d'autre part, vis-à-vis des institutions de leur pays. Les images fixes et animées ne montrent pas le réel : elles montrent ce que leur auteur a voulu et/ou pu montrer de lui. Le film Zapruder est  ainsi, jusqu'à ce jour, l'objet de véritables délires interprétatifs, analysés notamment dans l'ouvrage Qui n'a pas tué Kennedy ? Des faits avérés aux théories les plus folles du journaliste et historien Vincent Quivy . Délires interprétatifs à la mesure du sentiment que l'on cache quelque chose à la nation : pourquoi le film a t-il été tenu secret aussi longtemps ?

De fait, les balles meurtrières et les acteurs du possible complot viennent de la partie non visible pour le spectateur : respectivement, du hors champ de la caméra de Zapruder et des coulisses du pouvoir. De nombreuses copies du film Zapruder sont d'ailleurs falsifiées par la suppression du photogramme 313 (image montrant le crâne éclaté du président) et le déplacement de photogrammes. Les symboles forts de l'évènement tels que le tailleur Coco Chanel maculé de sang ou le jet de matières organiques ne disent rien du ou des coupable(s) et des motivations de l'acte.

L'opinion publique américaine comprend brutalement que, même aux Etats-Unis, les images, au-delà de leur puissance spectaculaire, peuvent ne pas dire la vérité, qu'elles peuvent même ne rien dire du tout. Plus encore, elle comprend que c'est désormais dans le hors champ et l'invisible, que chaque citoyen-spectateur doit chercher des éléments de vérité. Le citoyen devient critique. Abraham Zapruder est d'ailleurs aujourd'hui considéré comme le père du journalisme citoyen.

Captcha: