Analyse
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La mémoire de la colonisation belge en Afrique centrale

Depuis quelques années, la Belgique interroge et réécrit son passé colonial en Afrique centrale.
Entre écriture professionnelle de l’histoire, travaux gouvernementaux et pamphlets journalistiques, la parution d'ouvrages universitaires, d’essais, de romans, de témoignages, et la réalisation de reportages et de films participent d’un véritable travail de mémoire. Objet sensible au coeur d’enjeux politiques et diplomatiques complexes, l'écriture de l’histoire coloniale belge est mouvante et multiple.
Alors que l’historiographie anglo-saxonne interroge depuis longtemps le monde africain et ses processus coloniaux, la recherche francophone connaît plus de difficultés.
En Belgique, le travail de mémoire a longtemps été délaissé.

Une amnésie illustrée par la longue et surprenante paralysie des collections permanentes du célèbre Musée de Tervuren. "Musée royal de l’Afrique centrale", cette institution fédérale a en effet proposé, jusqu'à sa rénovation dans les années 2000, une scénographie figée dans un discours de légitimation coloniale, un récit mythique à la gloire de Stanley et de Léopold II, où l'africain apparaît, à travers ses salles ethnographiques, comme un "primitif" à “civiliser”.
 
Statue - Musée de Tervuren
"Killing the snake", Statue du Musée de Tervuren / [CC BY 2.0] via Flickr Commons

Ce n’est qu’au milieu des années 90 que les universitaires belges, influencés par les bouleversements politiques qui agitent leur pays, amorcent de nouvelles perspectives de recherche.
Un renouveau qui naît du drame du génocide rwandais. Impliquée dans cette tragédie de par les politiques raciales mises en oeuvre par son administration coloniale comme par son soutien au régime hutu, la Belgique engage une réflexion publique sur son passé africain. En 1997, elle met en place une Commission d’enquête parlementaire et, en 2000, son premier ministre demande officiellement pardon à Kigali. 


La mémoire de la colonisation congolaise est elle aussi interrogée. 
La parution, en 2000, du livre - évènement de Ludo de Witte sur les circonstances de l'assassinat de Patrice Lumumba, dans lequel il met en cause les autorités belges, entraîne l’instauration d’une nouvelle Commission d’enquête parlementaire. Le débat est violent: des associations “d’anciens du Congo” s’y invitent et diabolisent à outrance l’image du premier chef de gouvernement du Congo indépendant. Malgré leurs interventions, le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, présente en 2002 ses excuses à la famille de Lumumba et au peuple congolais. 

Le processus de médiatisation de l’histoire coloniale est aussi cinématographique : en 2000, le réalisateur haïtien Raoul Peck s’empare du personnage de Lumumba. Son film dénonce le rôle joué par les puissances occidentales, dont la Belgique, dans la déstabilisation du Congo post-indépendance et dans la chute de son premier ministre.  

Le site de l'INA propose un reportage sur la sortie du film, qui fut sélectionné au festival de Cannes pour la quinzaine des réalisateurs: 




Mais c’est au printemps 2004 que la violence du débat atteint son apogée.
En cause: la diffusion sur les deux chaînes nationales belges du film du réalisateur Peter Bate et de l’historien Elikia M’Bokolo : 
Le roi blanc, le caoutchouc rouge et la mort noire, qui dénonce les exactions du régime léopoldien, qualifiées de “génocidaires". Directement inspiré de l’ouvrage controversé d’Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold : un holocause oublié, ce documentaire coproduit par la BBC suscite les polémiques les plus âpres et relance le débat historiographique.
En réponse, l'historien Michel Dumoulin, professeur à l'Université catholique de Louvain, publie un an plus tard l'ouvrage Léopold II un roi génocidaire ?. Il cherche à recontextualiser la période de l'Etat indépendant. Il plaide aussi pour une historiographie renouvelée et le développement des études africaines à l'Université. 

Les chercheurs prennent alors conscience du malaise lié à l'histoire coloniale belge en Afrique centrale.
Les enjeux d’un travail approfondi sur la question sont, aujourd'hui, toujours d'actualité.