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Une Union européenne multilingue ?

Chaque année, la Journée européenne des langues célèbre la richesse linguistique et culturelle de l'Europe. Créée en 2001 à l’initiative du Conseil de l'Europe, elle encourage quelque huit cents millions d'Européens à apprendre plus de langues, tant à l'école qu'en dehors. Cette volonté affichée d’un plurilinguisme fort est en effet constitutive de l’idéal de la construction européenne. Qu’en est-il aujourd’hui dans une Union composée de vingt-huit Etats membres ?
Dès 1957, la communauté européenne a fait le choix du multilinguisme. Ce choix unique au monde pour une organisation internationale s’est transformé en véritable gageure lorsque, dans le courant des années 2000, le nombre de langues officielles de l’Union est passée à vingt-quatre.

L'égalité linguistique comme principe fondamental


Le multilinguisme s’affirme comme une exigence dès les premiers traités européens.
En 1957, l’article 314 du traité de Rome met sur un pied d’égalité les quatre langues des six Etats signataires (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas).
En 2007, après avoir connu six élargissements, l’Union européenne compte vingt-deux langues officielles. Viendront ensuite s’ajouter l’irlandais, suite au nouveau statut accordé à cette langue, et le croate, suite à l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne en juillet 2013.

Des institutions polyglottes


Les institutions européennes doivent à la fois respecter le principe du multilinguisme inscrit dans les textes fondamentaux et trouver un mode de fonctionnement efficace. Chaque citoyen peut en effet communiquer avec les institutions dans l’une des vingt-quatre langues officielles de l’Union européenne.

Au Conseil de l’Union européenne et à la Commission européenne, les réunions sont ainsi interprétées dans toutes les langues officielles.
Au Parlement européen, chaque député peut s’exprimer dans sa propre langue et obtenir une traduction en simultanée des débats dans la langue de son choix. Heureusement, les interprètes ont recours à des langues “relais”, qui permettent de limiter la logistique !
Au sein de la Cour de justice de l’Union européenne, les règles sont un peu différentes : le choix de la langue utilisée est effectué au début de la procédure. Selon les cas, la langue choisie sera celle du juge qui s’adresse à la cour, celle du requérant ou encore celle du défendeur si celui-ci est un Etat membre. Cependant, pour délibérer, la langue commune de la cour est traditionnellement le français. Les pièces du dossier sont ainsi toutes traduites dans cette langue.
Photo du Parlement européen

Promouvoir l’apprentissage des langues


En s’attachant à respecter le principe du multilinguisme, l’Union européenne devient également moteur dans l’apprentissage des langues. La production de traductions est en effet faramineuse, contribuant à faire progresser la recherche scientifique dans le domaine interculturel et constituant une expérience essentielle pour de nombreux traducteurs. Par ailleurs, des écoles de traduction et d’interprétariat se sont développées. Enfin, l’Union européenne peut agir sur la traduction littéraire comme avec le programme "culture” (2007-2013) qui a subventionné la traduction de romans dans les vingt-quatre langues officielles et a ainsi permis d’ouvrir l’accès, pour de nombreux lecteurs, à la culture des autres pays membres.
Par ailleurs, l’Union européenne peut légiférer en faveur de l’enseignement des langues. En 2002, l’objectif de Barcelone fixe à deux le nombre de langues que chaque citoyen doit connaître en plus de sa langue maternelle. Une langue pour la communication avec les autres citoyens de l’Union européenne et une langue par choix personnel, en fonction de ses affinités, ont pu gloser certains commentateurs. Ce qui est sûr, c’est que l’apprentissage des langues est devenu un enjeu politique : il s’agit de renforcer le sentiment d’appartenance à une véritable citoyenneté européenne.
 

Une diversité linguistique contestée


Les mesures prises par l’Union européenne en matière de multilinguisme doivent donc permettre à chaque citoyen de s’exprimer dans sa langue et d’être compris par l’ensemble des autres citoyens. Elles permettent en quelque sorte d’espérer la création d’un espace public européen. Cette diversité linguistique s’avère néanmoins bien plus contraignante qu’une lingua franca, c'est-à-dire une langue auxiliaire utilisée par des groupes ayant des langues maternelles différentes. Le choix du multilinguisme peut ainsi être critiqué : trop compliqué, trop onéreux, pour un résultat difficilement mesurable, n’empêchant pas la suprématie de l’anglais.

Le coût du multilinguisme


La Direction générale de la traduction de la Commission européenne est aujourd’hui le plus grand service de traduction de la planète. Mais faut-il pour autant s’en féliciter ? Les institutions de l’Union européenne comptent en effet quelques 4 300 traducteurs et 800 interprètes statutaires, auxquels s’ajoutent des traducteurs indépendants. Les coûts liés à la traduction et à l’interprétariat représentent une part non négligeable du budget de l’Union : ils s’élèvent à environ un milliard d’euros, ce qui représente environ 1 % du budget annuel de l’Union européenne, soit une dépense de 2,5 euros par citoyen.
Photo du Translating Europe Forum 2016
Translating Europe Forum 2016 by Millars, via Wikimédia commons, 2016 


La prédominance de l’anglais


Par ailleurs, le monde du travail tend à démontrer que le multilinguisme reste la vitrine d’un système qui s’appuie majoritairement sur l’anglais et quelques autres langues comme le français et l’allemand. L’anglais reste en effet la langue principale de communication, que ce soit au niveau des décideurs ou des citoyens. Il est utilisé dans 80 % des discussions institutionnelles, le français dans 15 % et l’allemand dans 5 %. Parallèlement, l’hégémonie de l’anglais dans les rouages internes de l’administration européenne génère un jargon eurocrate qui s’éloigne de plus en plus de l’anglais réellement utilisé dans les pays anglophones. Si ce jargon facilite la communication en interne, il peut compliquer les communications avec l’extérieur, augmentant la distance que les citoyens européens perçoivent entre eux et leurs institutions.

Aujourd’hui, on peut se demander si cette prédominance de la langue anglaise sera conservée après le Brexit. Le français pourrait-il retrouver la place qu’il occupait avant l’élargissement de 2004, où il faisait presque jeu égal avec l’anglais ? Après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, les seuls pays qui auront l’anglais pour langue “co-officielles” seront l’Irlande et Malte. Ces pays représentent à eux deux une population de 5,2 millions habitants, soit 1% de la population totale de  l’Union européenne. Qui sait, le Brexit va peut-être redonner une chance au multilinguisme en Europe…
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