0   Commentaires
Article
Appartient au dossier :

Possibilités et limites du webreportage

Les webdocumentaires et les webreportages cherchent à créer de nouvelles formes de transmission de l'information, qui exploitent au mieux les possibilités d'Internet. Zero Impunity de Nicolas Blies, Stéphane Hueber-Blies et Marion Guth, mis en ligne en janvier 2017, a bénéficié d’une large audience internationale. Dans le cadre du cycle “Reportage, état des lieux” proposé par la Bibliothèque publique d’information, Balises décrypte comment cette série d’enquêtes sur le viol comme arme de guerre révèle à la fois la force et les limites d’un format aux contraintes particulières.
 
Ordinateur, clap, et appareil photo
[CC0 via Pixabay]

Le renouvellement des formes documentaires sur Internet

En 2005, le webdocumentaire pionnier La Cité des mortes, de Jean-Christophe Rampal, Marc Fernandez et Estelle Larrivaz, ouvre la voie à de nombreux projets souhaitant exploiter les possibilités offertes par Internet en termes de supports : au sein des webdocumentaires, textes, sons, dessins, photos, vidéos, et infographies s’entremêlent désormais. Les modes de narration y sont renouvelés, sous forme d’arborescences au sein desquelles l’internaute navigue plus ou moins à son gré. Rapidement hébergés par des plateformes renommées comme Arte ou l’Office national du film du Canada, les webdocumentaires offrent à leurs auteurs une publication pérenne, et proposent aux usagers un accès souvent gratuit.

Le genre est investi autant par des réalisateurs venus du cinéma que par des journalistes avides de renouveler le langage journalistique. Il en ressort un format hybride, en tension entre deux intentions : d'un côté, la recherche d’objectivité, d’exhaustivité, d’efficacité, et d’actualité propre au reportage, et de l’autre la recherche plastique, la présence du narrateur, voire la distance par rapport à l’actualité immédiate qui définit le documentaire de création. Certains projets tendent même vers l’essai (The End, Laetitia Masson, 2013) ou le jeu vidéo (Fort McMoney, David Dufresne, 2013). 

Zero Impunity, un webreportage exemplaire

Publié sur la toile le 3 janvier 2017, le webreportage Zero Impunity embrasse toutes les caractéristiques du genre, en commençant par le parcours de ses concepteurs, journalistes pour certains (Justine Brabant, Leïla Miñano et les neuf autres auteurs des six enquêtes proposées), producteurs et réalisateurs pour d’autres (Marion Guth, Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies, à l’origine du projet).

Zero Impunity obéit également aux règles de la narration qui prévalent désormais dans la plupart des reportages du web. Le témoignage y est la forme privilégiée d’énonciation ; le narrateur-enquêteur devient un relai du lecteur plutôt qu’une personnalité incarnée ; le temps de lecture est indiqué à l’internaute. Par ailleurs, l’interactivité propre à de nombreux projets web se matérialise ici dans la possibilité de signer plusieurs pétitions et de rejoindre une marche virtuelle. Il en résulte une audience de plus de 800 000 lecteurs depuis la sortie du projet, dont presque 400 000 signataires pour l’ensemble des quatre pétitions en ligne.

Les limites du format “web”

Néanmoins, le projet souligne également les limites d’un format qui, s’il ouvre de nombreuses possibilités graphiques et narratives, possède aussi des spécificités qui se renforcent au fil du temps. D’abord, une consultation confortable sur écran requiert des supports courts et variés. Or, dans Zero Impunity, comment traiter avec tact ce sujet difficile ? Le choix s'est porté sur des contenus textuels, et longs : dix à quinze minutes de lecture pour chaque article. Même si ces textes sont enrichis de dessins et de cartes, ce format peut représenter un frein à la consultation.

Surtout, afin d’assurer une forte audience et d’espérer avoir un impact sur la vie publique, Zero Impunity a largement débordé du cadre du web. Les enquêtes ont été publiées dans plusieurs grands médias internationaux ; des projections sauvages ont été organisées sur les façades de plusieurs ministères français ; un ouvrage a été publié en octobre 2017. Le projet Zero Impunity rappelle donc que le web n’a peut-être pas vocation à devenir un support de consultation autonome. Il identifie plutôt Internet comme une étape, sur un chemin de l’information de plus en plus transmédial.

Captcha: