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De Ligne en ligne n°10 - Janvier à avril 2013

Rue liquide, j’ai écrit le texte dont je me souviens et qui est un peu lié à cet art de mémoire puisque, éventuellement, je peux le voir écrit sur ma main. sombre; les Je pense d’ailleurs que, pour tout le monde, il y a d’une part la page du livre de poésie dans lequel on lit le poème, et d’autre part le poème qu’on voit au moment où on s’en souvient. mêmes arbres;Et puis il y a deux versions orales: celle du poème que l’on dit et poème, qui vont presque toujours ensemble, avec, bien entendu, d’autres. celle du poème que l’on entend. Ça fait quatre manières d’aborder un parfois plus d’importance accordée à l’une qu’à l’autre. Votre pensée semble procéder par embranchements, bifurcations. Est- Mais au ce pour cela que votre poésie est liée au cheminement? Oui, c’est une forme de pensée « parenthésée ». D’ailleurs, j’ai fait moment beaucoup d’algèbre des parenthèses… À un certain moment – puis serait pour moi agréable, et peut-être nécessaire, de transposer à la même où la ville muse de manière de plus en plus consciente – je me suis rendu compte qu’il manière dont je composerais de la prose (donc là, sans le faire en mar- chant) ce qui se passe quand on raconte quelque chose à quelqu’un. l’interlocuteur ignore des choses qui se sont passées, par exemple, dossier:je le sus, Si c’est quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis six mois, on constate que parenthèse. Disons que moi, j’ai tendance à en ouvrir beaucoup, je cessai de le 29 il y a trois mois. « D’ailleurs je dois te dire que… »: on ouvre une petit à petit. On pense à cette rue dont vous avez fait un poème dans La Formed’une savoir. » ville… Une rue qui, comme une parenthèse, débouche par ses deux extrémités dans une même rue principale… Oui, c’est la rue Duguay-Trouin… Il y a quelquefois des rues « La rue» (La Forme d’une ville change comme ça dans les villes, qui démarrent d’une rue, puis brusquement plus vite, hélas, que le cœur des humains) changent de direction et finissent par revenir à la rue dont elles étaient parties. J’ai été fasciné quand j’ai découvert ça à Paris, dans le sixième arrondissement, avec la rue Duguay-Trouin. Toute ville, dans la mesure où elle est une structure, un cadre formel, peut-elle servir à composer de la poésie, ou faut-il y avoir séjourné, vécu, emmagasiné des souvenirs? Plus on a passé de temps dans une ville, plus il s’y passe quelque chose quand on y marche: on constate des changements, on suit un parcours qui nous amène à une rue qu’on avait connue autrefois et dont on avait oublié qu’elle se trouvait là, etc. Donc, plus on a été long- temps dans une ville plus les parcours qu’on peut y faire sont péné- trés d’émotion. Mais on peut aussi travailler sur une ville où l’on n’est jamais allé, en y séjournant seulement quelques jours. Ainsi, j’ai eu une commande de la ville de Lorient pour y passer huit jours et y écrire des poèmes. J’ai donc parcouru Lorient à pied, dans tous les sens, pour com- poser. Ce n’est pas, alors, la même manière de faire: je suis plus sen- sible à une tentative d’organisation de la ville liée à son onomastique. Lorient est d’ailleurs une ville très étrange: très fortement détruite à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et reconstruite sous forme de blocs de rues qui n’ont quasiment aucun rapport refaites. La Mairie de Paris édite un livre, que m’avait recommandé Photo Lorenzo Weissmon ami François Caradec et que j’aime énormément. Il donne la nomen- suite du dossierclature des rues avec des renseignements techniques: le nom de larue, ses dimensions, la date d’ouverture de la voie, l’origine du nom, entre eux. Alors que dans Paris, il y a une imbrication totale de plu- sieurs centaines d’années de rues, qui ont existé là, ont été supprimées,


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