à la période héroïque des avant-gardes artistiques: du dadaïsme au constructivisme russe. Son enjeu était de produire une expérience de rupture, caractérisée par le sentiment du choc et de l’hétérogène. Plus largement, il voulait contester radicalement l’idéologie de l’oeuvre d’art comme totalité harmonieuse et effranger les frontières nettes entre processus ouverts et oeuvres closes, entre créateur unique et masses anonymes, entre production et reproduction. Le collage au risque de sa banalisation Les formes actuelles du collage et du montage sont insérées dans un processus de réification et de marchandisation de la culture, qui se conjugue à la révolution des technologies numériques. Voilà tout le paradoxe des collages contemporains: à mesure que leurs possibilités techniques et la disponibilité des matériaux à réemployer sont agrandies, ils courent un risque accru de banalisation voire d’invisibilité. La consommation culturelle, à l’ère digitale et postmoderne, fonctionne selon le principe du zapping et de l’échantillonnage généralisé. N’importe quel consommateur devient alors un « sémionaute », navigant indéfiniment dans la bibliothèque babélienne du web et recombinant à l’envi des fragments de culture pop accessibles dans un grand morphing continu, à la fois standardisé et hyperindividuel. À ce titre, on observe aujourd’hui, dans l’espace de la toile, une prolifération de pratiques qui s’emparent d’objets culturels pour les hybrider. Toute source visuelle, sonore ou textuelle peut ainsi se trouver délinéarisée en pistes ou en séquences destinées à être réassemblées. Il y a ici une pratique du remix généralisé qui déborde nettement le cadre de l’institution art. Même si elle peut donner lieu à des réalisations abouties, voire d’une grande virtuosité technique, l’esthétique du mash-up, du bootleg ou de la bastard pop relève plutôt d’une pratique amateur de l’échantillonnage. Ses productions sont le plus souvent anonymes, à la manière des mèmes, ces éléments culturels multipliés et répliqués sur le web qui subissent en un laps de temps très court de multiples variations et remixes, et cristallisent des communautés de producteurs et de consommateurs sur des blogs ou des forums. Le fonctionnement de ces collages est d’ordre macrostructurel: les échantillons sont peu nombreux, assez massifs, aisément reconnaissables dans la mémoire collective. L’ensemble obtenu forme un nouvel objet synthétique, qui à son tour peut être aisément réintégré dans la culture pop, au sens large. Collage, remix: espace critique À l’autre extrémité du spectre on trouve des pratiques collagistes au fonctionnement microstructurel. Elles se caractérisent par la fragmentation extrême des sources, la polyphonie ou l’empilement des échantillons, qui produisent des effets de dislocation, d’hyperzapping. Héritières des expérimentations plastiques avant-gardistes et du détournement situationniste, ces pratiques mènent une analyse des modes de subjectivation liés aux médias, à la publicité et à la spectacularisation constante des images et des slogans d’actualité. Lorsqu’il parvient à s’émanciper d’une activité simplement décorative, le scratch video produit en flux tendu à partir de sources comme Youtube peut s’inscrire dans cette lignée – et plus encore lorsqu’il joue avec des possibilités accrues de collision critique, grâce aux algorithmes de randomisation qui permettent de traverser des bases de données et des archives proliférantes. suite du dossier 15 dossier: du collage au remix: création, recyclage et reméditation Mash-up music: genre musical, au sens large, qui se fonde sur la reprise et le détournement de matériaux musicaux antérieurs. Sous-genres musicaux de la mash-up music: • Bastard pop: combinaison d’une piste vocale d’un morceau pop avec une piste instrumentale provenant elle-même d’un autre morceau pop reconnaissable. • Glitch pop: utilisation des techniques informatiques de traitement digital du signal sonore pour défigurer et dégrader des morceaux connus. « Glitch » désigne les bruits parasites produits par des erreurs d’encodage numérique du son. Bootleg: édition « pirate » ou non autorisée d’un morceau, d’un concert ou d’un album. Mème: élément culturel reconnaissable, emprunté à l’actualité ou à l’imagerie populaire contemporaine, repris et décliné en masse sur internet. Plagiarisme: désigne un courant théorique et artistique incarné par les collectifs avantgardistes, tels que le Critical Art Ensemble, aux pratiques volontaires de détournement et de critique de la propriété intellectuelle en régime digital. Plunderphone: terme créé par le musicien John Oswald, qui désigne une « citation » sonore d’un morceau pop. Scratch vidéo:mouvement apparu dans les années 1980 chez les vidéastes expérimentaux consistant à mixer plusieurs flux vidéo ou télévisuels, anticipant le travail des VJ (vidéo jockeys) numériques.
De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013
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