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De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013

participe même à un débat télévisé face aux pontes de Warner. Du haut de ses 16 ans, Heather a l’intelligence de souligner la dimension créative et éducative de son projet et les bénéfices que pourrait en retirer Warner. Le studio fait finalement marche arrière, s’accommodant des créations amateurs tant qu’elles se limitent à un cadre non lucratif. Les fanfictions et la culture du remix Ces frictions dénotent un fossé grandissant entre deux conceptions de la culture. Dans son livre Remix – Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy, le juriste Lawrence Lessig emprunte le jargon des informaticiens pour distinguer les cultures de « lecture seule » et les cultures de « lecture/écriture ». Dans le premier cas de figure, nous consommons de façon relativement passive les oeuvres produites par des professionnels ; dans l’autre, les oeuvres circulent librement et sont transformées par le public qui les reçoit. Pour Lessig, ces deux formes de culture ont longtemps coexisté mais le cadre juridique actuel favorise de façon démesurée la première, au risque de criminaliser des pratiques à la fois porteuses d’une grande créativité et devenues incontournables aujourd’hui. En effet, les fanfictions, comme d’autre formes de remix, sont symptomatiques des mutations contemporaines des industries culturelles. Depuis une quinzaine d’années, on a souvent invoqué la notion de convergence technologique – les mêmes appareils permettant de lire un livre, de voir un film, de jouer, mais aussi de dessiner, d’écrire ou de monter des vidéos. En fait, il s’agit d’un processus qui est tout autant technologique que culturel, et qui charrie avec lui de nouvelles formes de création et de consommation. De plus en plus, le public est encouragé à s’immerger activement dans des mondes imaginaires qui sont déclinés sur de nombreux supports (films, livres, jeux vidéo, etc). Face à ces puzzles où la notion d’auteur est diffuse et qu’ils ont la possibilité de manipuler et de transformer, certains spectateurs ont le sentiment d’être partie prenante. Les Majors comme Warner sont souvent dépassées par leur fougue, mais elles s’efforcent également à tâtons de capitaliser ce désir de participation et de co-création des fans. On le voit, les fanfictions ne sont pas seulement des oeuvres pittoresques, une sorte d’art brut de l’âge médiatique, elles soulèvent des questions essentielles, d’ordre à la fois artistique, éducatif, économique et juridique. D’autant plus qu’elles sont de moins en moins marginales : Cinquante nuances de Grey, le bestseller érotique de l’année 2012, qui s’est vendu à plus de 360 000 exemplaires dans le monde, a débuté comme une fanfiction de Twilight. Nicolas Beudon, Bpi 23 dossier: les fanfictions suite du dossier cc-by-nc - windsordi/flickr Sur écoute – Monsieur Spock! Quelqu’un a écouté toutes nos conversations! – Mon Tricorder confirme votre analyse, Capitaine. Les mots écrits à l’intérieur de ces dispositifs de stockage sont effectivement la transcription de nos actions, bien que je note quelques approximations et interprétations erronées. – Mais comment ont-ils pu faire cela, Monsieur Spock? Et à quoi bon ces épaisses et lourdes unités de stockage? – Le point crucial, Capitaine, est que certaines de ces actions ont eu lieu dans de lointaines dates stellaires. – Voulez-vous dire, Monsieur Spock, que nous pouvons lire notre avenir?


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