24 dossier: kill the clichés KILL THE CLICHÉS: CHLOÉ Dans les différents types de remix que vous faites, partez-vous toujours d’un son préexistant ou vous arrive-t-il de composer ex nihilo? Le remix, c’est très large. Parfois on me demande de remixer des morceaux préexistants mais je peux aussi le faire avec des matières issues de mes albums ou de différents projets, que je réadapte pour la scène. La composition en musique électronique, c’est particulièrement compliqué. Ce n’est pas comme si j’avais juste une guitare ou un piano et que je commence chercher en jouant des notes. Là, j’ai plein d’instruments de musique, plein de sons variés: organiques, électroniques. Ça peut partir dans tous les sens. Je laisse du temps avant d’imposer quelque chose, j’essaie des choses. À un moment donné, il y a un déclic, et c’est le point de départ. Parfois, avant même de commencer, j’ai une idée: une mélodie, ou l’envie d’ajouter à tel endroit un morceau lent, avec une voix… C’est une musique intérieure que j’entends. Comment procédez-vous pour remixer des morceaux qu’on vous propose? On me donne le morceau dans des pistes séparées. En général, j’écoute le morceau dans sa globalité. Parfois, il me vient tout de suite une idée – par exemple, je vais respecter l’intention du morceau en gardant sa structure mais en remplaçant certains éléments par d’autres qui sont entièrement les miens; parfois le remix final ne ressemble plus du tout à l’original, le morceau est complètement transformé, on reconnaît juste un bout de voix – et encore, dans la musique électronique il n’y a souvent pas de voix! Il m’arrive de refuser de remixer un morceau qu’on me propose: je l’adore, mais je ne vois pas ce que je peux faire comme remix. Et parfois au contraire, si c’est un artiste dont je suis fan, même si c’est très compliqué, je vais tout faire pour que ça aboutisse: si l’artiste me l’a demandé, c’est qu’il y a une raison. Quand vous évoquez l’émission produite autour des Surréalistes pour France Culture: «Chasser croiser, le surréel et son écho », vous parlez de votre timidité face à ces grands artistes, de votre hésitation à vous approprier leurs interviews. Est-ce toujours le cas? Non. C’était très spécifique à ce projet-là. Avec le Surréalisme, on s’attaquait quand même à un grand mouvement, encore marquant aujourd’hui. Quand on m’a proposé ce projet d’Atelier de création radiophonique (ACR), on m’a donné carte blanche. C’est moi qui ai choisi le Surréalisme. C’est un courant qui m’a toujours intéressée parce que je me reconnais dans le côté intuitif et spontané de sa démarche, dans la remise en question de l’oeuvre d’art, telle que l’a faite Duchamp. Je n’aime pas la hiérarchisation qui met l’artiste au-dessus des autres. La musique électronique, plus que d’autres styles de musique, est la consécration du Surréalisme: on peut se permettre d’aller loin dans les collages. Mon idée était de faire une création surréaliste sur le Surréalisme. À partir de là, je m’autorisais à aller hors des sentiers battus, sans respecter les formats imposés de la musique classique, ni ceux de la musique contemporaine – rock, pop, etc. J’ai fait une espèce de collage de bouts d’interviews que j’ai trouvées par l’INA, par la discothèque de Radio France ou par mes propres moyens. J’ai notamment retrouvé des interviews de femmes surréalistes: Lee Miller, Mirabelle Dors, jamais diffusées. J’étais très choquée de constater qu’on laissait si peu de place à ces femmes, qu’on les entendait très peu. À ma manière, j’ai pu rééquilibrer un peu cela. Que cherchiez-vous à faire avec toutes ces archives ? À leur redonner vie? Derrière un CD, on cherche toujours à trouver un grain un peu spécial, un son: par exemple la réverbération naturelle enregistrée dans une pièce. Dans Le Pont Mirabeau dit par Apollinaire – j’ai eu la chance d’avoir l’enregistrement d’origine – il y a la sonorité d’époque, le son de l’enregistrement. Je pouvais me les réapproprier en disant par-dessus le poème, avec mes propres effets. Cette voix d’Apollinaire, je prends le dessus d’une façon qui fait presque peur, ça m’amuse. Ça n’est pas juste un collage, c’est toute une restructuration. La jeune Française qui électrise les dance floors ne ressemble pas à l’image qu’on se fait habituellement d’un DJ. Tout en calme et en douceur, Chloé Thévenin produit des musiques électroniques tout en s’inspirant de la démarche des Surréalistes. Concentrée, chaleureuse et professionnelle, celle qui a co-fondé le label Kill the DJ a répondu à nos questions. © Thomas Pirel
De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013
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