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De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013

Regarder le soleil en face Venez! Wajdi Mouawad, un art de consolation Sous l’Histoire, les images Regarder le soleil ou la mort en face, tel est l’enjeu de ces quêtes récurrentes qui renvoient à la quête de l’auteur luimême. Tels les prisonniers de la caverne de Platon ou tel OEdipe, les personnages partent à la recherche d’une vérité douloureuse mais libératrice. Au croisement des chemins, ils découvrent à la fois leurs limites, leur opacité fondamentale et leur capacité à prendre appui sur elles pour inventer leur identité: en comprenant qu’elle ne descend pas de Ludivine, mais de Sarah, ou plutôt d’une fusion de Sarah et de Ludivine, Loup, l’héroïne de Forêts, réalise que son identité est une construction, un choix, une création. C’est pourquoi le théâtre de Wajdi Mouawad bouleverse massivement son public: la confrontation à la violence exacerbée – viols, meurtres, incestes, torture… – suscite à la fois répulsion et compassion, mais elle débouche souvent sur une consolation. Les passions des spectateurs sont intensément sollicitées par l’horreur de ce qui est raconté, mais elles sont soulagées par la résolution finalement inventée par les personnages au terme de leur quête. Or cette résolution suppose toujours l’articulation de la subjectivité épanouie de chacun avec celle des autres: « Il n’y a rien de plus beau que d’être ensemble » 4, dit Nawal dans Incendies. Là réside l’une des originalités de l’oeuvre de Wajdi Mouawad dans le contexte d’un art marqué, à la fin du XXe siècle, par la désillusion et l’absence de foi dans les utopies: son oeuvre fait le choix délibéré de l’optimisme; c’est même la mission qu’il assigne à la poésie que de sauver du désespoir. « On peut, explique-t-il, … témoigner de l’effritement du monde par l’effritement de l’art, mais il existe aussi une autre manière de tenir qui consiste à redonner de la cohérence au milieu de l’incohérence. » 5 Tiphaine Karsenti Maître de conférences, Université Paris Ouest Nanterre La Défense 29 Si l’expérience de l’exil involontaire, de la perte du jardin de son enfance, est fondatrice du rapport à l’art de Wajdi Mouawad, son oeuvre ne prend pas le matériau historique comme objet principal. Ce qui importe à l’auteur, ce sont les effets de ces traumatismes et de ces violences sur les individus. Placés dans des situations extrêmes, les personnages de Wajdi Mouawad sont poussés à traverser la douleur pour se révéler à eux-mêmes et identifier l’objet fondamental de leur quête dans le monde. En construisant des images par la narration, la poésie, la peinture ou la mise en scène, l’auteur trouve le moyen de susciter un espace de partage émotionnel à partir du sang et du vide. La fiction n’agit pas alors comme échappatoire, mais au contraire comme moyen de se rencontrer soi-même pour s’ouvrir au monde: « L’oeuvre d’art est un feu obligeant le locataire en moi à se faire connaître, à révéler son identité à l’immeuble que je suis pour qu’en courant partout, il ouvre enfin les portes derrière lesquelles se terrent les trésors les plus intimes et les plus bouleversants de mon être, … pour que les cloisons et les parois construites à force de domestication s’écroulent et fassent entrevoir un monde vaste. » 3 Dans Littoral, Wilfrid est d’abord protégé par son film intérieur de la réalité qu’il refuse; mais, au fil de l’odyssée qui le mène, le cadavre de son père sur le dos, vers le lieu de ses origines, il parvient à se libérer de cette fiction protectrice pour trouver le rapport créateur au monde qui lui permet de s’y confronter. C’est ainsi que le théâtre de Wajdi Mouawad, s’il puise dans son expérience singulière, trouve le chemin de l’intimité de chacun en renvoyant à des questionnements détachés de tout ancrage historique précis : qui suis-je? comment trouver du sens à ma vie? comment accepter la violence du monde? comment accorder ma subjectivité avec celle des autres? 3 Collectif, Les Tigres de Wajdi Mouawad, Nantes, Le grand T, 2009 4 Wajdi Mouawad, Incendies, Leméac/Actes Sud, 2009. 5 Wajdi Mouawad, Hortense Archambault, Vincent Baudriller, Voyage pour le Festival d’Avignon. «Quand on n’a plus rien, il nous reste encore des mots; si on commence à dire qu’il n’y a plus de mots alors vraiment tout est perdu, noirceur, noirceur. Chercher même si on ne trouve pas. » Fin


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