31 Fin venez! le piège à lecteurs de Vladimir Nabokov Son bref passage à Paris, peu avant la guerre, est marqué par des conditions matérielles extrêmement dures. Nabokov ne survit que grâce aux maigres revenus des publications et des traductions de ses oeuvres. Sa renommée ne dépasse guère le cercle éclairé des écrivains français de l’époque et son rapport difficile aux jeunes écrivains engagés est un frein à son intégration. Jean-Paul Sartre fera un compte rendu dévastateur de La Méprise, disant de Nabokov qu’il est « un piètre héritier de Dostoïevski, un déraciné ». Celle par qui le scandale (et la gloire) arrivent C’est son roman Lolita, refusé dans un premier temps par les éditeurs américains et donc publié en anglais à Paris en 1955, qui va rendre célèbre Nabokov. Il entame alors la traduction systématique de ses romans russes, d’abord en anglais, puis en français d’après leur traduction anglaise (à l’exception d’Invitation au supplice traduit directement du russe). C’est à travers ce double filtre que les lecteurs français ont encore aujourd’hui accès à l’oeuvre de Nabokov. Pour Agnès Edel-Roy, c’est ce qui explique en partie que Nabokov ait été spontanément reçu en France comme un écrivain américain. Aujourd’hui encore, pour le grand public, Nabokov est avant tout l’auteur de Lolita, une oeuvre qui, près de soixante ans après sa publication, choque toujours. Plus que le thème, c’est la logorrhée du personnage principal décrivant sa passion amoureuse pour une enfant et l’impossibilité pour le lecteur d’y échapper qui dérangent. « C’est un livre qui nous fait nous attacher à un personnage monstrueux » dit Yannicke Chupin, avant d’ajouter que même si Lolita est le seul roman « scandaleux » de Nabokov, la figure de la nymphette traverse toute son oeuvre. Présente dans L’Enchanteur, elle apparaît également dans son dernier roman inachevé, L’Original de Laura (C’est plutôt drôle de mourir). Nabokov, peut-être agacé par le mythe Lolita, remet en scène le trio classique (la veuve, le beau-père et l’adolescente) pour, semble-t-il, lui faire rejouer la scène osée du canapé de Lolita. Mais au dernier moment, il déjoue cruellement les attentes, rendant la scène parfaitement inoffensive et laissant le lecteur déstabilisé. D’attrape-mouche en attrape-coeur « Auteur tyrannique », « écrivain exigeant » sont les autres qualificatifs dont Nabokov a été gratifié. S’il est vrai que l’oeuvre abonde en références et que, reflet de son époque, elle expérimente une écriture déconstruite, Nabokov reste pour nos deux lectrices enchantées « un grand romancier qui raconte quand même de sacrées histoires ». « Nabokov a été qualifié par Maurice Couturier d’auteur tyrannique » explique Agnès Edel-Roy « parce qu’il nous oblige à entrer dans ses propres mécanismes, sans qu’on ait véritablement de porte de sortie, il nous fait devenir nabokoviens. » Comme le dit l’écrivain russe Leonid Guirchovitch : « Nabokov fonctionne comme du papier tue-mouche: il attire et on reste collé dessus. » Par Arlette Alliguié et Marie-Hélène Gatto, Bpi Nabokov et moi, Agnès Edel-Roy « Les nabokoviens ont tous un souvenir frappant de la nuit – c’est souvent la nuit – où ils ont lu Lolita. Moi, j’ai attaqué l’oeuvre de Nabokov par un autre versant: La Défense Loujine. Et j’ai découvert un Nabokov qui était assez inhabituel. J’ai découvert de l’émotion, de la chaleur humaine, un autre univers. » Ada et moi, Yannicke Chupin « À dix-huit ans, j’ai lu parallèlement Ada ou l’ardeur et À la recherche du temps perdu, deux oeuvres qui attirent l’attention du lecteur sur les mécanismes de leur composition. Et je me suis posé cette question: comment un roman qui fait autant référence à son écriture peutil nous tenir captifs jusqu’à la fin? C’est un des paradoxes de la métafiction. Plus tard, j’ai eu envie de répondre à cette question. Et la recherche continue aujourd’hui. » Pour suivre l'enchanteur: www.vladimir-nabokov.org est le premier site français consacré à l'oeuvre de Vladimir Nabokov. Vous y retrouverez le programme complet des 3 jours du colloque international «Vladimir Nabokov et la France», organisé à Paris du 30 mai au 1er juin 2013. Agnès Edel-Roy et Yannicke Chupin © Alexandra Loewe
De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013
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