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De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013

6 Interview: Rodolphe Burger trop souvent, quelque chose de purement phonétique. La langue anglaise est infiniment plus plastique et malléable que le français. Elle se laisse plus facilement «musicaliser », absorber, « pulser ». Le français, lui, résiste. À l’époque de Kat Onoma, j’étais dans un désir d’expression mais pas celui qui existe dans la chanson, où le chanteur ouvre son coeur. Au contraire, d’emblée j’ai eu un rapport oblique, très vite j’ai voulu travailler avec d’autres et prélever, composer, mixer des éléments de textes, pour être le moins possible dans l’expression subjective. Dans Welche - On n’est pas indiens c’est dommage, Hôtel Robinson, Psychopharmaka, derrière les mots, il y a des cultures, des lieux auxquels vous êtes lié. Par exemple, dans le premier vous samplez des paroles de vos proches voisins de Sainte-Marieaux Mines, dans le dernier vous intégrez des souvenirs, comme les cours de Deleuze. Mixer les mots des autres, est-ce votre manière d’être lyrique? Oui, en un sens, on est dans quelque chose d’archi-lyrique. Pour moi, il n’y a rien de plus émouvant que ces voix qui tout à coup sont isolées, répétées. Le sampler, c’est la lampe d’Aladin! On manipule des âmes, des êtres, des fantômes. La puissance évocatoire d’une voix est quelque chose d’inouï. Avec Olivier Cadiot, dans ces disques on met nos fétiches. Il y a un côté love letter adressée à des lieux, à écrivains et musiciens. Pierre Alferi et Olivier Cadiot, avec qui je travaille très souvent, ont une extrême sensibilité à la musique. Mais ils sont farouchement anti-lyriques. Il ne faut pas leur parler de la mélodie des mots, de tout ça… Ils seraient plutôt les disciples d’Emmanuel Hocquard, qui insistait sur ce qui, dans la langue, est plutôt du côté du « squelette »: la grammaire, la syntaxe. C’est paradoxal que je fasse appel à eux qui résistent à la musicalité. De la même manière, les musiciens qui m’intéressent sont aussi, comme Ornette Coleman, de ceux qui résistent à la facilité mélodique. Il faut que les mots aient du sens mais du sens caché, du double sens, un côté mille-feuilles. Je n’aime pas le sens compact, congelé. Il me faut du bougé, non pas pour être dans le non-sens mais au contraire pour produire plus de sens. Échapper au sens mais pour en trouver un, caché. Les écrivains sont aussi dans ce rapport au langage. La question est de trouver quelles opérations permettent que la langue, même la langue maternelle, sonne tout d’un coup comme une langue étrangère, qu’on la ré-entende autrement. Le fait de chanter en anglais comme beaucoup de rockers vous a-t-il aidé à prendre de la distance vis-à-vis de la langue? Oui. Mais dès le départ, il y avait le désir de trouver d’autres solutions que le simple recours à l’anglais. D’être, déjà, dans un certain anglais, qui ne soit pas ce cache-misère que l’anglais devient © Julien Mignot


De Ligne en ligne n°11 - Avril à septembre 2013
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