Comment avez-vous fait pour les retrouver? J’ai commencé par essayer de retrouver Ali. C’était un jeune «difficile», déscolarisé et ayant déjà fait des «bêtises», comme on dit. Mais on s’était bien entendu. Il avait vraiment accroché à la photo et s’est servi de cette expérience pour s’ouvrir au monde extérieur, sortir de la cité. Il était toujours à Marseille et avait un Bar centre des autocars Patrick Zachmann filme le temps bar près de la gare Saint-Charles. Il m’a aidé à retrouver les autres. Au final, j’en ai retrouvé six sur onze. Vous leur avez montré le film après? Oui, on a organisé une projection dans un cinéma d’art et d’essai des quartiers nord. Tout le monde est venu: les jeunes, leur montre une œuvre comme ça à des gens qui sont concernés, qui © Patrick Zachmann famille, les amis, c’était plein. Ça n’est jamais gagné quand on sont acteurs. C’est leur vie, leur parcours: souvent difficile, peu interview: glorieux quelquefois. Montrer ainsi son image dans le quartier, ça peut ne pas être évident mais là, ça s’est très bien passé. 6 Je sais que ce film, montré ailleurs, a parfois choqué ou En 2006 je suis retourné aussi sur la place Tian’anmen, où je bouleversé. Les gens trouvent ça très dur, ça les remue, ça les remet m’étais trouvé en 1989 – un des premiers photographes étrangers, en question. Certains militants prennent ça comme une gifle mais par hasard – lors de la révolte. J’avais sélectionné et apporté avec je trouve que c’est une mauvaise lecture de ce film parce qu’il y a moi dix images digitalisées et, avec la complicité d’un ami chinois, aussi plein d’espoir, de vie. Nadia, Paul, Cherif, même Hacène… on a essayé de retrouver exactement l’angle de prise de vue de ces tous ceux là ont réussi. Et Cherif le dit: «C’est pas immense, ce que photos; j’ai fait ainsi une série de diptyques. j’ai fait, mais moi, franchement, je suis content de moi. Jamais je n’aurais pu croire que je travaillerais. Et tu m’aurais demandé il y Pour Bar centre des autocars, pourquoi avoir choisi le cinéma a dix ans d’être devant ta caméra, j’aurais jamais pu. » plutôt que la photo? Ils ont avancé. Lui, par exemple, a un travail à la Friche, un lieu Là, la parole était très importante. Il fallait raconter et retran- culturel. Il est confronté à un autre monde: «Il y avait notre monde scrire les récits des jeunes et leurs itinéraires, et seul le cinéma à nous et le monde extérieur. Toi, tu faisais partie du monde extérieur pouvait rendre ça. La photographie est formidable, forte, dans ses et on t’a accepté car tu représentais une réussite à laquelle on pouvait instants et dans ses silences, dans ses capacités à exprimer des tout à coup accéder. » Je commençais à être connu, à faire des non-dits, ce qu’on n’arrive pas à exprimer par des mots. Willy Ronis voyages et eux n’avaient pas accès à ça. Les seuls exemples qu’ils disait d’elle: « la durée n’est pas son domaine ». avaient, c’étaient leurs grands frères qui souvent tombaient dans Le cinéma c’est la durée, la photographie c’est l’instant. À partir la drogue ou en prison. du moment où on a pris une photo à un moment précis, c’est déjà du passé. Avec le cinéma, on est dans le présent, en tout cas dans Vous avez d’autres projets sur le même principe? le présent du film. Bien sûr, la photographie peut montrer le temps Oui, je travaille sur l’idée d’un livre et d’une exposition qui qui a passé de façon souvent plus spectaculaire que le cinéma, retraceraient les trente dernières années en Chine. quand elle confronte deux images d’époques différentes, mais c’est En 1990/1991, j’étais allé à Wenzhou, au sud du pays, d’où vien- comme une ellipse au cinéma. Dans le film on peut combler ce nent beaucoup des Chinois du troisième arrondissement de Paris. temps de l’ellipse. J’avais fait tout un travail assez intime sur la ville et sur les amis Quand je réalise un film, c’est toujours par rapport à un travail d’une jeune Chinoise que j’avais connue à Paris, où elle était venue photographique précédent. Je ne me considère pas comme un clandestinement à l’âge de quatorze ans. Elle est ensuite repartie réalisateur de « documentaires » et je n’ai pas envie de le devenir, là-bas et j’y suis retourné avec elle. Elle m’a réintroduit auprès de ça ne m’intéresse pas. Simplement, la photographie ne me suffit ses amis que j’avais photographiés. C’était formidable car ce n’est pas. De temps en temps j’ai besoin d’aller au-delà. Alors je change pas facile de retrouver des gens, surtout en Chine quand on est de format, j’ajoute des textes. J’ai besoin de me renouveler, de étranger: on perd la trace. J’étais parti avec plein de photos de lieux chercher à dépasser les limites: je passe alors au cinéma. mais ça a tellement changé que parfois on prenait une journée pour retrouver un endroit et à la fin c’étaient les vieux qui nous aidaient. Propos recueillis par Florence Verdeille, Bpi
De Ligne en ligne n°9 - Septembre à décembre 2012
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