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Chronique
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La Chambre d’Echo(s) #6 : Gil Scott-Heron et Jamie xx, We’re New Here (2011)

C’est l’histoire d’un homme qui a eu une idée géniale : faire enregistrer un ultime album à l’immense pionnier du hip hop, Gil Scott-Heron, puis le faire remixer par un jeune anglais surdoué des platines, Jamie xx. Ou comment deterritorialiser une voix pour mieux la faire entendre.
Pochette du disque I'm new here Pochette du disque We're new here

Gil Scott-Heron, le parrain du rap


En 2011, lorsque Gil Scott-Heron sort I’m New Here, il revient de loin. Condamné quelques années plus tôt pour possession de cocaïne, il lutte encore contre ses addictions, qui l’ont laissé au bord de l’abîme. On oublierait presque qu’il est une légende absolue de la soul contestataire et couvre à lui seul 40 ans de musique noire.

Gil Scott-Heron s’est fait connaitre à la fin des années 1960, en enregistrant des albums à la croisée de la poésie et de la musique. Idéologiquement proche des Black Panthers, ses textes reflètent son engagement politique et portent un regard souvent acide sur le monde qui l’entoure, à l’instar du célèbre The Revolution Will Not Be Televised, violente critique de la société américaine et des médias de masse. La voix y est singulière, scandée plus que chantée, et vaudra à Scott-Heron d’être considéré comme le précurseur du rap. Durant des années, la vigueur de son regard et de sa voix ne fléchiront pas : il n’aura de cesse de dire la réalité crue d’une Amérique désabusée – celle du ghetto, de la corruption, de la drogue et de l’alcool. Au milieu des années 1990, en pleine vague gangsta, il ose une dernière salve, Message to the Messengers, adressée à la nouvelle génération de rappeurs obnubilés par les femmes et les chaînes en or. Le parrain veille. Et puis, plus rien.

Il faut attendre 2009 pour qu’un homme réveille la voix du maître du spoken word. Cet homme, c’est Richard Russell, directeur du label indépendant XL Recordings, à qui l’on doit notamment The Prodigy, Radiohead, The White Stripes, M.I.A ou encore The xx. C’est lui qui aide Gil Scott-Heron à enregistrer un nouvel album, le bien nommé I’m New Here. Nouveau, Scott-Heron l’est peut-être, mais il nous annonce dès les premiers vers qu’il n’est pas devenu quelqu’un de différent (I did not become someone different). Entre l’évocation de sa jeunesse chaotique au bord du Mississipi (On Coming From A Broken Home) et ses errances junkie (la reprise crépusculaire du standard Me And The Devil), le vieux poète se montre à nu – vulnérable comme rarement. La voix est devenue rugueuse, le souffle semble court.



Le génie de Russell est peut-être d’avoir fait des zones sombres de Scott-Heron un paysage sonore à part entière, en le larguant dans une Angleterre moderne, entre rythmes électroniques et dubstep désenchanté. L’album est court, sombre, métallique, parfois bancal, souvent sublime. C’est celui d’un revenant.

Jamie xx, le poulain de l’électro


De l’autre côté de l’Atlantique, un jeune anglais bidouille timidement des samples dans sa chambre. Sa passion pour la musique, Jamie Smith la tient de sa famille – deux de ses oncles sont DJ. Enfant, lorsque ses parents lui font écouter Gil Scott-Heron sur leur chaine stéréo, il est loin d’imaginer que son nom sera un jour associé à celui du poète. Adolescent, il collectionne les disques et commence à mixer dans des bars et des clubs londoniens. Peut-être les deux musiciens sont-il alors déjà liés par un certain goût pour les mégalopoles et le bitume nocturnes.

C’est sur les bancs de l’Elliot School (l’école d’art qui a vu défiler Hot Chip, Four Tet et Burial) que Jamie Smith rencontre les membres de son futur groupe, The xx.
En 2009, le quatuor sort son premier album, sobrement intitulé The xx, sur le label XL Recordings. Le groupe invente une pop froide et éthérée, bande-son parfaite d’un monde en crise, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du post-punk minimaliste. Plébiscité par la critique et le public, lauréat du prestigieux Mercury Prize, l’album marque la consécration de quatre gamins d’à peine 20 ans. Jamie Smith, l’architecte mélancolique et discret des boites à rythmes, prend désormais le nom de Jamie xx.



En marge de The xx, Jamie devient vite le roi du remix, de Jack Peñate à Florence and the Machine, en passant par Adele. C’est sans doute ce qui décide Richard Russell, déjà fan du groupe, à lui confier la recréation d’un album entier.

The revolution will be remixed


On imagine aisément le léger vertige qu’a du ressentir Jamie xx à l’annonce du projet. A 22 ans, il doit remixer le dernier album d’un musicien qu’il admire : Gil Scott-Heron.

Mais, Jamie xx sait exactement ce qu’il veut faire : il veut que le disque ressemble à la musique qu’il écoute, à un assemblage de textures et de sons tout droit sortis d’une radio pirate. Emmener l’album chez lui, en somme, en le nappant de lumière londonienne. Il décide d’incorporer la voix de Scott-Heron à différentes périodes de sa vie, en la traitant sous forme de samples. Au fond, ce sera le disque de trois générations (« Gil avait 60 ans, j’arrivais à la fin de la trentaine et Jamie avait 20 ans, nous étions chacun à un stade différent de la vie » dira Russell). Le jeune anglais écrit même quelques lettres manuscrites à Scott-Heron – qui ne lit pas les e-mails – pour s’assurer sa bénédiction.

En reconstruisant l’album sous la forme d’un DJ set, Jamie xx fait presque sienne la voix de Gil Scott-Heron : I’m New Here se mue ainsi en We’re New Here. Si le disque a été fragmenté dans son ensemble (l’ordre et le nombre des chansons diffèrent), il retrouve une unité et un relief nouveaux, parfois franchement euphorisants.

Le morceau d’ouverture, I’m New Here (initialement de Bill Callahan) donne le ton. Soutenues par des nappes aériennes, ce ne sont pas une mais deux voix qui se répondent, celle de Scott-Heron (I met a woman in a bar) et celle, samplée – presque aliénée  de Gloria Gaynor (I met him at a party)





Jamie xx échafaude un espace sonore minimal, à la fois respectueux et indépendant de l’original. Son électro subtile réussit à transformer les sombres NY Is Killing Me, Running et Ur Soul and Mine en purs moments de trance-house.



L’album se clôture sur l’imparable I’ll Take Care Of You (blues initialement chanté par Bobby Bland), sorte d’apothéose de Jamie xx à son meilleur.





Au fil des morceaux s'est dessinée une étonnante alchimie, un dialogue entre deux époques. C’est peut-être ce que nous dit la pochette : Jamie, rectangle rose libéré des trois autres branches du X emblématique de son groupe, a imprimé sa marque sur le carré vert de l’immensité Scott-Heron.

Mais au fond, ce que nous apprend We’re New Here, c’est qu’en solo ou en duo, dans le caniveau ou sur le dancefloor, la mélancolie a rarement été aussi fascinante. Après la mort du grand Gil Scott-Heron, on compte sur Jamie xx pour continuer à faire danser le spleen.



A la Bpi, les albums de Gil Scott-Heron sont disponibles à l'espace musique, niveau 3, 780.635 4 SCOT.
A la Bpi, les albums Jamie xx sont disponibles à l'espace musique, niveau 3, 780.65 XX.. 4 et 780.66 JAMI 4.
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