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L’improvisation musicale selon Cornelius Cardew

En lien avec les ateliers d'improvisation musicale proposés par la Bibliothèque publique d’information en mars 2019, Balises voyage dans l’univers de Cornelius Cardew, compositeur britannique dissident et novateur qui a fait de l’improvisation musicale une pratique fédératrice et politique.
Assistant de Karlheinz Stockhausen à Cologne entre 1957 et 1960, Cardew, âgé d’une vingtaine d’années, est déjà à l’avant-garde de la recherche musicale européenne. De retour en Grande-Bretagne, Cardew repense les rôles traditionnels du compositeur et du musicien et créé un système de notation pour élaborer son chef-d’œuvre, Treatise (1963-1967).
Photographie de Cornelius Cardew avec un autre musicien
Cornelius Cardew au clavier, photographie par AndyScott CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons


L’improvisation, un dialogue

L’improvisation musicale était une compétence valorisée à l’époque de compositeurs tels que Mozart, Beethoven, Chopin et Liszt. Au fil des années, le rôle du compositeur s’est transformé et la place laissée à l’improvisation a été fortement réduite : même la cadence, c’est-à-dire la partie virtuose d’un concerto, autrefois improvisée, est souvent écrite en entier désormais.

Le 20 ͤ  siècle voit la renaissance de l’improvisation à travers diverses innovations musicales, notamment dans la musique aléatoire de John Cage, qui réintroduit le hasard dans l’interprétation. Cornelius Cardew, inspiré par cette musique expérimentale, écrit des partitions entièrement graphiques. Ce système de notation novateur renverse la hiérarchie musicale entre compositeur et interprète en donnant beaucoup plus de liberté à l’interprétation. Ces œuvres jouent surtout sur le lien symbiotique entre la manière dont la musique est écrite et celle dont les musiciens choisissent librement d’interpréter ces éléments graphiques qui rompent avec les conventions musicales. 

Les idées de Cardew étaient nourries par des échanges au sein du groupe de musique improvisée britannique AMM et avec l’ensemble expérimental Scratch Orchestra, dont il est l’un des fondateurs. Dans son essai, Toward an Ethic of Improvisation, Cardew explique que la musique est d’abord un acte social fondé sur une interaction entre les différents musiciens. L’improvisation va dans ce sens car elle oblige à établir un vrai dialogue. C’est une pratique qui amène les musiciens à s’écouter les uns les autres, en se détachant des règles fixes dictées par le compositeur dans la partition.
 
Partition graphique, Treatise
Cornelius Cardew, Treatise, page 183

Des partitions graphiques

Treatise (1963-1967) de Cornelius Cardew est la partition graphique la plus longue et la plus élaborée de tous les temps, composée de 193 pages de formes abstraites et géométriques. Le compositeur ne définit rien concrètement, que ce soit les instruments, la durée, les tempos, les rythmes ou les nuances. Aucune expertise musicale n’est requise, rendant l’interprétation musicale accessible à tous.

Presque toutes les pages contiennent deux éléments fixes : une paire de portées en bas de chaque page permet aux musiciens de noter leurs interprétations et un « lien vital », une ligne horizontale, divise la page en deux. Parfois fragmentée ou intégrée à l’effet global du design, cette ligne peut servir de point de repère. Des chiffres éparpillés à travers la partition peuvent être révélateurs de démarcations dans le temps. Parfois « déclencheur », parfois effet de « ponctuation », ces chiffres guident le musicien à travers l’amalgame des traits ondulés. Quelques vestiges de la notation musicale classique sont dispersés sur la feuille, avec des têtes détachées de notes noires et blanches ou des bémols et des dièses flottants. Mais comment les interpréter ? Tous ces éléments, dans le style du contrepoint, sont inversés, rétrogradés, répétés et augmentés, donnant aux musiciens un visuel parlant. Cardew dessine également des formes détaillées comme page 183, qui sont évocatrices de mouvement et de changement. La partition n’a pas de profondeur, elle est aussi plate qu’un tableau de Pollock ou de Mondrian, mais avec les traits multidirectionnels et le chevauchement entre les différents éléments, l’interprète est embarqué dans une aventure musicale changeante.

Un art émancipateur

Chaque interprétation est donc nouvelle. Les musiciens décident pratiquement de tout : les points culminants, les silences, les cadences, etc. Tout est soumis à l’interprétation, l’épaisseur d’une ligne ou l’angle d’un tourbillon peuvent indiquer un geste musical. La partition ne se lit pas forcément de droite à gauche non plus et chaque musicien peut choisir son point de départ et se concentrer sur une partie. Chaque partie est une pierre ajoutée à l’édifice, c’est une musique communautaire qui reflète l'engagement communiste de Cardew, cofondateur du comité central du Parti communiste révolutionnaire de Grande-Bretagne (Marxiste-léniniste). Les musiciens peuvent se mettre d’accord sur tous ces aspects musicaux avant de réaliser leur interprétation, mais plus typiquement (et plus conformément aux souhaits de Cardew), la musique est interprétée spontanément. Cette œuvre révolutionnaire a été une source d’inspiration pour de nombreux musiciens renommés, tels que Sonic Youth dans Goodbye 20th Century.


Cardew veut que l’improvisateur explore pleinement son instrument et cherche des sonorités qui lui plaisent. Cela libère l’harmonie et le rythme des conventions musicales classiques et permet au musicien d’expérimenter à son gré. Cardew admirait le Canto 53 du poète Ezra Pound, dont un extrait résume bien son esthétique musicale constituée d'innovations permanentes :

 

« Tching pria sur la montagne
        et inscrivit MAKE IT NEW
sur sa baignoire
      Jour après jour réécrivons tout » 

 

Pour Cardew, l’improvisation était bien plus qu’un refus des modèles musicaux classiques, c’était aussi un refus de rentrer dans le système capitaliste et de produire une quelconque marchandise musicale, un refus de toute forme de réification, de hiérarchie, de domination et d’aliénation. Pour lui, l’improvisation était un art collectif et émancipateur.

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