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Mutations de la diplomatie dans le cyberespace

"Et si le web était le futur champ de bataille de la diplomatie ?" s'interroge en juillet 2013 un journaliste sur le site du Nouvel Observateur.
De par son influence croissante, le cyberespace constitue le champ d'action et le théâtre de rivalités géopolitiques internationales.
Des affaires comme Wikileaks -documents confidentiels dévoilés par le site en 2010-, Snowden -sur les activités d'espionnage de masse des États-Unis en 2013-, la cybercriminalité, les cyberattaques... ont montré les dessous du monde diplomatique numérique et la face cachée de la gouvernance du net.
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© Stocklib

Quelles formes prend la diplomatie aujourd'hui ?

Elle reste traditionnelle, s'assurant ses principales missions -représenter un État, défendre sa position et ses intérêts politiques, économiques, contribuer à l'organisation de la mondialisation, protéger ses ressortissants à l'étranger- tout en utilisant de plus en plus le numérique. En témoignent le profil renouvelé des sites des ministères des affaires étrangères, plus communiquant, intégrant les enjeux de gouvernance de l'internet ainsi que la communication par les réseaux sociaux :  tweets de chefs d'État,  blogs de diplomates...


Portrait d'E. Snowden
Laffaire Snowden (2013) sur la surveillance à l'échelle mondiale a montré aussi comment la nouvelle diplomatie ne s'est pas affranchie de ses vieux réflexes et notamment l'écoute et l'espionnage augmentés par le potentiel des nouvelles technologies. Dans cette affaire, un analyste américain, donneur d'alerte, réfugié aujourd'hui à Moscou, révèle au monde entier l’ampleur des systèmes de surveillance dans le cyberespace. Il dévoile l’existence du programme PRISM d’exploration, de collecte et d’analyse de données, diligenté par son agence, la National Security Agency avec l’aide de plusieurs sociétés nationales des technologies de l’information et de la communication.


Plus qu' un changement de forme, c'est aussi une transformation de fond que subit la diplomatie, en lien avec les particularités et le nouveau visage de ce cyberespace.

Qu'est-ce que le cyberespace ?

Il n'y a pas de définition consensuelle du cyberespace mais des définitions. Cet "espace" physique et mental est constitué principalement d'Internet, le réseau des réseaux. Mais il comprend aussi plus globalement l'ensemble des systèmes de communication et d'information interconnectés qui s'organisent en trois strates : matérielle (infrastructure et architecture), logicielle et sémantique.
Ses caractéristiques propres qui ont, entre autres, été finement définies par Olivier Kempf et parmi lesquelles on trouve -universalitéhumanité, nombre croissant d'acteurs, opacité et non létalité-,  imposent de nouvelles règles stratégiques à la diplomatie.
 

Tout le monde y a accès et peut en devenir acteur

Le cyberespace couvre la surface du globe et est présent dans tous les aspects de nos vies. Tout le monde y a accès et peut en devenir acteur.
Face à cette présence, la diplomatie numérique ne peut plus se concevoir entre les États seuls. Elle doit désormais tenir compte des sociétés civiles. Ainsi, cet exercice collectif, autrefois réduit à un cercle d'initiés, s'ouvre aujourd'hui au regard du monde. Il se fait d'ailleurs parfois en public et plus seulement dans les cabinets.
Le cyberespace accélère la diffusion de la puissance à l'ensemble des acteurs sociaux
qui revendiquent d'ailleurs leur participation. Cette nouvelle donne décentralise voire déstabilise certains diplomates.
 

Une gouvernance multi-acteurs

Le cyberespace, espace social, inclut un nombre accru d'acteurs et pas seulement les acteurs classiques de la puissance que sont l'État et les organisations internationales.  L'individu et les acteurs individuels : internautes, citoyens, fraudeurs, consommateurs, lanceurs d'alerte... deviennent acteurs stratégiques. On compte aussi sur  les réseaux sociaux, et les acteurs collectifs : entreprises, médias, partis politiques, groupes idéologiques, mafias, terroristes, hacktivistes, ...


Wikileaks
Avec les révélations de Wikileaks, en 2010, on voit que le rapport exclusif de la diplomatie avec le pouvoir décisionnel vole en éclat. Bradley Manning, soldat américain, choisit ainsi le site de Julian Assange pour mettre à la curiosité de tous des dépêches diplomatiques confidentielles.



De plus, dans un contexte où les échanges entre pays sont en augmentation, la diplomatie numérique ne doit plus seulement contrôler les infrastructures critiques de son pays ou prendre position dans le cyberespace national, elle doit aussi multiplier les connexions afin de faciliter l'action en réseaux.

Un espace d'action et de contrôle

D'un côté, les nouveaux outils numériques et les réseaux sont devenus le lieu et les instruments d'une mobilisation politique en invention permanente. Les révolutions arabes ont ainsi montré l'importance des réseaux sociaux dans l'ampleur et la visibilité des contestations. Le net s'avère être un espace d'expérimentation politique. La toile est ainsi investie par des groupes d'expression et de pression divers : "cyber-indignés", hackeurs, lanceurs d'alerte... mais aussi  terroristes, mafias...
De l'autre, les réseaux donnent un moyen de contrôle sur les citoyens. En Chine ou en Irak par exemple, le régime exerce une forte surveillance sur les communications en ligne pour maîtriser les contenus, contenir les critiques et désorganiser la contestation.

Le numérique accélère le débat sur la transparence/démocratisation ou à l'inverse la désinformation/manipulation des politiques étrangères.
 

Un espace opaque, sans victime directe ?

Le cyberespace est flou, opaque. Les acteurs s'y affrontent sans s'identifier. Difficile en effet d'y imputer une action à son auteur. Difficile d'y repérer les ennemis : les actions les plus conflictuelles ne s'y voient pas. Le facteur stratégiquement nouveau est donc l'anonymat des adversaires.
Par ailleurs, chacun peut prendre l'initiative. Place est donc à nouveau faite à l'offensive qui avait disparu depuis la seconde guerre mondiale.
Le cyberespace est non létal. Il n'y a pas de victime directe pour le moment... ou peut être pas encore.
Les rapports de force  ainsi modifiés et la conflictualité redéfinie, la stratégie diplomatique classique en est révolutionnée.

 
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