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Gaston, le cauchemar du rédac’chef

Gaston Lagaffe est né dans les pages du magazine Spirou, puis il est devenu le héros d’une bande dessinée qui avait pour cadre la rédaction imaginaire de Spirou. Son créateur, Franquin, a habilement joué de cette mise en abyme et des interactions entre fiction et réalité pour en faire un ressort humoristique, et sortir son héros des limites habituelles de la bande dessinée.
Aussi soignée soit-elle, la publication en albums des épisodes de Gaston ne rend pas véritablement compte des débuts du personnage. Il faut se souvenir qu’il est né dans les pages d’un hebdomadaire pour enfants.
Tout commence comme une blague. Un jour de janvier 1957, André Franquin propose à Yvan Delporte, le rédacteur en chef de Spirou, de faire dans le magazine « un héros sans emploi ». Il précise : « On pourrait faire un héros de bande dessinée qui ne serait pas dans une bande dessinée. Et alors, comme il n’aurait rien à faire, il ferait des gaffes et saboterait le journal par ses maladresses. »

Premières apparitions

Dans le numéro daté du 28 février 1957, les lecteurs de Spirou découvrent d’abord des traces de pas en bordure de page. Dans un coin, un jeune homme qui replace nerveusement son nœud papillon se tient sur le seuil de la rédaction de Spirou. Cheveux courts, costume et chaussures de ville, le jeune homme semble bien sous tous rapports. Aucune explication n’accompagne cette entrée.
La semaine suivante, les lecteurs retrouvent le personnage dans un coin de page, toujours un peu hésitant mais la chemise ouverte, débarrassée du nœud papillon. Encore une semaine et le voilà affalé sur une chaise. Il a changé de style vestimentaire et porte à présent un jean et un pull à col roulé. Le personnage s’installe, s’allume une cigarette.
Avec un sens aigu de la mise en scène – on parlerait aujourd’hui de teasing – Franquin et Delporte éveillent au fil des semaines la curiosité des lecteurs. Ce sont d’abord Spirou et Fantasio qui, en bas de la rubrique « Sports », surmontés d’un grand point d’interrogation, observent Gaston avec circonspection. Puis, Fantasio prend le parti d’avertir les lecteurs : « Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui. Nous savons simplement qu’il s’appelle Gaston. Tenez-le à l’œil ! Il m’a l’air d’un drôle de type ! » Gaston, longue silhouette d’échalas, nez en forme de pomme de terre, épaules voutées, est né. Six semaines après son apparition, il prend enfin la parole. Mais il répond de façon tellement évasive à l’interrogatoire de Spirou que les lecteurs n’en savent pas beaucoup plus.
« – Qui êtes-vous ?
– Gaston.
 – Qu’est-ce que vous faites ici ?
 – J’attends.
 – Vous attendez quoi ?
 – J’sais pas… j’attends…»
 

Le sabordage peut commencer

reproduction d'une double page de Spirou
Première gaffe de Gaston dans Spirou…
...et première colère de Fantasio
Franquin © Dargaud –Lombard 2016
Dès la semaine suivante, Gaston renverse de l’encre sur le concours hebdomadaire. Cette première gaffe fait partie intégrante du jeu, les lecteurs doivent retrouver les mots tachés par la maladresse de Gaston. Une autre fois, Gaston se place devant l’objectif, cachant de sa tête bien ronde tout un texte. Fantasio et la rédaction multiplient les communiqués pour expliquer les bévues de Gaston, s’excuser auprès des lecteurs et, désemparés, demander conseil : « Nous avons parmi nous un héros sans emploi ! Que devons-nous faire ? Que pouvons-nous lui confier ? », entretenant ainsi une réjouissante interaction entre fiction et réalité.
Pendant neuf mois, Gaston sème la pagaille dans les pages du journal à la grande joie des jeunes lecteurs. Il libère des souris blanches qui envahissent les marges du magazine, il tente même un putsch, le 17 octobre 1957, en cherchant à remplacer le titre Spirou par une pancarte à son nom.
 

Gaston rentre (presque) dans les cases

Ces dessins humoristiques égrenés au fil des pages ont leur limite. À la fin de l’année 1957, Franquin, avec l’aide de Jidéhem, décide de développer son personnage et de lui donner sa propre bande dessinée. On peut y voir à la fois une consécration et un renoncement. En 1986, l’auteur confie : « L’idée était de ne pas en faire un personnage de bande dessinée. Le fait pour lui d’avoir sa propre série a consisté en somme à trahir ses origines ». La bande dessinée est d’abord publiée sur deux strips en bas de page, avant de passer sur une demi-page en 1959. Censée représenter l’activité d’une rédaction, elle se limite, au début, aux échanges entre Fantasio et Gaston. Entre le rédacteur en chef, sérieux, occupé, irritable et irrité – comme tout rédacteur en chef ! – et le garçon de bureau, mou, maladroit, hypersomniaque se rejoue l’éternelle complémentarité du clown blanc et de l’auguste.
Dans un décor minimaliste, le contexte du travail d’une rédaction apparaît discrètement. Fantasio recherche sa chronique qui a mystérieusement disparu ; Dupuis, trait d’union entre la vraie rédaction et l’imaginaire, téléphone… ou licencie Gaston ! Pendant plusieurs semaines, entre décembre 1959 et janvier 1960, Spirou paraît sans Gaston. Jusqu’à ce que Fantasio pris de remords lance un appel aux lecteurs : « Écrivez tous, en masse, par milliers, écrivez à M. Dupuis de reprendre Gaston. » L’appel est entendu : plus de 7 000 lettres seront reçues, et Gaston est réintégré à l’équipe en janvier 1961. Le héros sans emploi est devenu une véritable star.
 

Les voies de l’anti-conformisme

Parallèlement à la bande dessinée, les animations rédactionnelles ont donc continué. Imaginées par Franquin et Delporte, elles jouent sur les frontières de la réalité et de la fiction. Ainsi, dans le numéro du 20 septembre 1962, Gaston menace son créateur de se mettre en grève ou de travailler pour la concurrence. En 1965, une nouvelle rubrique « En direct de la rédaction » est créée pour accueillir les commentaires d’une rédaction affligée par les gaffes de Gaston.
La série s’agrandit. D’une part, elle occupe à partir de 1966 une pleine page du magazine ; d’autre part, elle accueille de nouveaux personnages : Monsieur De Mesmaeker, l’homme aux contrats ; Monsieur Boulier, chef de la comptabilité ; le rédacteur Prunelle et le dessinateur Lebrac ; des secrétaires –dont Mademoiselle Jeanne – et d’autres encore, extérieurs cette fois-ci à la rédaction… L’horizon de Gaston s’élargit, il quitte de plus en plus son bureau.
Gaston continue cependant à faire entendre au sein d’une rédaction fictive, mais dans les pages du magazine, la voix dissidente et anticonformiste de son créateur. Par exemple, il s’insurge régulièrement contre les maquettes d’avions militaires qui accompagnent certains numéros.
En 1977, André Franquin et Yvan Delporte créent Le Trombone illustré, supplément de Spirou totalement indépendant de ton et d’esprit. Pour annoncer sa sortie, ils ont une nouvelle fois recours à une animation gastonienne. Le 10 février 1977, les lecteurs de Spirou découvrent de mystérieuses empreintes de pas…
 
Marie-Hélène Gatto, Bpi
 
Article paru initialement dans de ligne en ligne n°21
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