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Chronique

Les Sorcières de la République, de Chloé Delaume

Connue pour ses autofictions, Chloé Delaume publie en cette rentrée Les Sorcières de la République un roman d’anticipation à l’imaginaire débridé, où se croisent des héroïnes de la pop culture et des figures mythologiques. Un texte déconcertant qui se révèle être une satire féministe à l’humour féroce, et qui rappelle que la colère est le premier moteur de l’écriture de Chloé Delaume.
Les sorcières de la République - Chloé Delaume - couv
A la Bpi, 840"20" DELA 4 SO
Que s’est-il passé en France entre 2017 et 2020 ? Le pays, suite à l’élection à la présidence de la République d’une représentante du parti du Cercle, entité féministe créée quelques années plus tôt, sombre dans une crise telle que les Français choisissent par référendum de tout annuler. Plus encore : de tout oublier. Cette amnésie collective forcée, que l’on appelle le Grand Blanc, laisse un grand vide dans les livres d’histoire. Quarante ans plus tard, sous la VIIe République, il est temps de rouvrir le dossier : une des fondatrices du Parti du Cercle, la Sibylle, est sur le point d’être jugée.

Les dieux sont tombés sur la tête

Ce procès imaginé par Chloé Delaume est un grand moment d’expiation nationale. Derrière le Grand Blanc se cache, chacun s’en doute, une sorte de crime collectif dont la révélation ne pourra que peser sur le peuple français tout entier. Mais la Sibylle n’est pas pressée : elle doit d’abord remonter aux causes primordiales. Et celles-ci se situent assez loin, même avant sa naissance, elle qui a 2913 ans et a côtoyé les dieux de l’Olympe.

On va dans les Sorcières de la République de surprise en surprise : non seulement nous étions en plein roman d’anticipation, mais voilà que les dieux grecs rappliquent ! Tout se mélange, de manière parfois déroutante, mais c’est que la Sibylle tient à dérouler les faits, tous les faits, qui ont permis à un parti féministe, porté par le ras-le-bol des femmes, d’accéder au pouvoir. Tout commence par Lilith, la première femme trop affirmée finalement remplacée par Eve, plus soumise, et se poursuit par les mésaventures d’Héra, reine de l’Olympe humiliée dans son propre foyer par son Zeus de mari, dieu des dieux et parangon de sexisme.

Tout ceci est évidemment difficile à encaisser, et une intrigue aussi foutraque contient inévitablement quelques trous. Chloé Delaume ne s’embarrasse pas de détails ; on saura peu de choses par exemple de ce fameux Grand Blanc et de ce qu’il recouvre exactement, l’OMS le décrit comme une “démence collective d’envergure (...) ayant entraîné une altération ciblée de la mémoire épisodique par autosuggestion massive”. De même, il faut accepter de jouer le jeu alors que les apparitions des déesses grecques dans le monde réel dépassent tout ce que l’on peut imaginer - même dans la mythologie grecque. On n’est pas là pour se soucier de vraisemblance, et le lecteur qui veut bien se plier à cette exigence première pourra apprécier à leur juste valeur des morceaux de bravoure tels que les mails loufoques qu’échangent Artémis et Jésus, tous les deux en pleine rébellion contre leurs pesants parents.

Buffy contre le sexisme

Si les Sorcières de la République tient debout, c’est grâce à l’extraordinaire mordant de Chloé Delaume, à son humour et, in fine, à la solidité inébranlable du réquisitoire de la Sibylle contre une société restée profondément sexiste depuis des millénaires. Le roman alterne d’assez longs passages où la Sibylle s’exprime directement, dans un style naturellement prophétique, une langue oraculaire et spectaculaire qui séduit, qui accroche, et des segments plus brefs dans lesquels une journaliste couvrant l’évènement prend le relais, dans une caricature paranoïaque et très acide de notre actuelle société du spectacle.

Le mélange des genres, encore une fois, déstabilisera. Faut-il prendre tout ce fourbi au sérieux ?  L’acte d’accusation est pourtant on ne peut plus étayé. Chloé Delaume cite Judith Butler, Gabrielle Wittkop, Hélène Cixous, Valérie Solanas, Monique Wittig, Grisélidis Réal… Des figures de militantes, radicales pour certaines, qui ne l’empêchent pas de s’appuyer aussi sur des citations de Buffy Summers, l’héroïne de la série télévisée qui porte son nom. Beaucoup reconnaissent la part féministe de Buffy, qui lance comme une invitation, dans le dernier épisode : “Celles qui étaient soumises résisteront enfin. Des Tueuses, chacune d’entre nous. Faites un choix. Êtes-vous prêtes à être fortes ?”

Forte de ces références quelque peu hétéroclites, Chloé Delaume signe au final un pamphlet féministe à la forme certes échevelée, mais au fond parfaitement percutant, d’autant plus lorsque la Sibylle finit par lever le voile sur les événements glaçants ayant conduit au Grand Blanc. Un dénouement furieux, excessif, à l’image des Sorcières de la République qui, s’il ne pourra convaincre tout le monde, restera cependant comme un des textes les plus originaux de cette rentrée.
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